REPÊCHAGE 3: PIERRE RICHARD

20 septembre 2013

L’article qui suit a connu exactement le même sort que l’article sur Lucio Fulci (v. ci-dessous). C’est pourquoi je le publie aujourd’hui, alors même qu’il n’a plus grand rapport avec « l’actualité ».

Le Grand blond avec une fausse mémoire

Pierre RICHARD

A soixante-dix ans, Pierre Richard a des souvenirs à raconter. Il le fait avec l’énergie d’un jeune homme, dans un one man-show d’une heure et demie.

 

Un brin d’école buissonnière est parfois aussi efficace qu’un conseiller d’orientation. « J’étais élève au Lycée Henri Wallon de Valenciennes. Un après-midi, au lieu d’aller suivre les cours, j’ai fait un petit détour par le Novéac où passait le Fou s’en va-t-en guerre, un film avec Danny Kaye, qui à l’époque était une énorme star. Il devait y avoir huit personnes dans la salle, et je n’ai aujourd’hui plus aucun souvenir de ce film, mis à part l’image de Danny Kaye chantant et dansant sur un porte-avions, partant de profil et ratant une porte pour finalement s’écraser lamentablement contre un mur. Mais cet après-midi-là, j’ai découvert ce que je voulais faire dans la vie. Si l’on m’avait posé la question deux heures avant, j’aurais répondu que je n’en savais rien. »

            Est-il bien logique, quand sa vocation de comédien s’est révélée ainsi dans une salle de cinéma, que, un demi-siècle plus tard, Pierre Richard choisisse pour évoquer certains moments de sa vie et de sa carrière les planches d’un théâtre ? Fausse question. « Les différences entre théâtre et cinéma sont d’ordre purement technique. Au théâtre, il faut se faire entendre du dernier rang. Mais qu’est-ce que jouer la comédie ? C’est être sincère dans ce qu’on dit. Et c’est tout. » Pourquoi alors tous ces acteurs de cinéma qui, depuis quelque temps, reviennent sur une scène de théâtre ? « Parce que c’est un besoin, et que le plaisir n’est pas le même. Pendant que la Chèvre passait dans les salles, il m’arrivait d’être dans mon lit à dix heures du soir et de me dire : en ce moment même, j’ai trente mille spectateurs, et je ne sens rien. La satisfaction était purement intellectuelle. Au théâtre, il n’y a que trois cents spectateurs, mais je vibre avec eux, j’entends leurs rires, je sens leur émotion. D’autant plus que je ne joue pas une pièce dans laquelle l’action resterait parallèle au public. C’est un one man-show, genre qui implique qu’on s’adresse directement aux gens. Quand ils rient, je peux marquer une pause et éviter qu’on ne me dise à la fin du spectacle qu’on a tellement ri à certains moments qu’on n’a pas entendu ce que je disais. Tandis que, dans une pièce, on est parfois contraint de continuer comme si de rien n’était en faisant abstraction des  rires si l’on ne veut pas briser le rythme… »

            Détournement de mémoire dérive d’un livre de vrais faux souvenirs écrits par Pierre Richard avec la complicité de son ami Christophe Duthuron (à ceux qui s’étonneraient qu’on puisse écrire son autobiographie avec quelqu’un d’autre, qui ne saurait être qu’un altérateur d’ego, Richard répond que tous les souvenirs, même les plus sincères, sont déjà détournés). « Je me suis demandé s’il n’y avait pas là la matière d’un spectacle. J’en ai lu quelques passages à Jean-Michel Ribes, juste pour avoir son avis d’homme de théâtre. Mais il m’a interrompu au bout d’une douzaine de pages pour me dire : “ Je prends ! ” »

            Restait alors à faire le tri, puisqu’il y avait dans le livre de quoi faire non pas un, mais deux spectacles (un second volet n’est d’ailleurs pas exclu). « Jean-Michel m’a conseillé de garder les scènes dans lesquelles j’étais directement impliqué et d’écarter celles dans lesquelles je n’étais qu’un observateur. Pour compléter ce critère, nous avons ajouté une petite trame, qui n’a rien à voir avec un échafaudage rigoureux à la Francis Veber, mais qui n’en existe pas moins : le Bonheur. »

            La distinction de Ribes est un peu spécieuse, dans la mesure où souvent, Richard est ce qu’il est précisément parce qu’il observe le monde qui l’entoure : « C’est même cela qui me rend distrait ! C’est parce que j’observe quelque chose que je fais tomber mon café ! C’est Jean Carmet qui m’a appris à observer. A voir combien pouvait être étonnant tel type qui aurait pu passer trois fois devant moi sans que je le remarque. Bien sûr, tout le monde repère un homme qui parle tout seul dans la rue. Mais il y a des gens dont le caractère étonnant est à trouver dans l’infime. Dans de petits tics, dans de petits riens. » Inversement, Pierre Richard a pris l’habitude de fermer les yeux pour éviter des visions qui lui gâcheraient l’existence. La télévision, par exemple. « Elle m’agace. J’évoque dans un chapitre Jean-Christophe Averty. C’était, sinon un génie de la télévision, en tout cas un surdoué qui a apporté un univers télévisuel. Je me rappelle la poésie de ces danseuses enfermées dans un cercle et qu’un doigt venait libérer en brisant le cercle d’une pichenette. Averty faisait du vrai avec du faux. Aujourd’hui, la télévision fait du faux avec du vrai. »

            Puisque le comédien a cité Francis Veber, il faut bien lui poser l’inévitable question : Depardieu ne lui a-t-il pas volé « son » personnage en interprétant l’innocent de Tais-toi ? « Gérard a expliqué chez Drucker qu’à l’époque même de la Chèvre, il était déjà jaloux de mon rôle… C’est sans doute cela, d’ailleurs, qui a fait que le mélange entre lui et moi était si détonant. Je n’ai pas vu Tais-toi, parce que je crains d’avoir un peu de peine à la pensée que c’est un film que j’aurais pu faire, mais c’est la première fois que j’ai de bonnes critiques sur un film que je n’ai pas fait. Par procuration ! »

REPÊCHAGE 2: TRADUTTORESSA, TRADITORESSA? JOSÉE KAMOUN: DE LA MUSIQUE AVANT TOUTE CHOSE.

16 septembre 2013

Puisqu’on parle beaucoup en ce moment du roman de Richard Ford Canada et de sa traductrice Josée Kamoun, nous reproduisons ici  un article (publié à l’origine sur un site aujourd’hui disparu) sur le travail accompli par celle-ci quand elle traduisait Philip Roth. Lorsqu’elle parle aujourd’hui de sa traduction du texte de Ford, elle évoque les accords de Ry Cooder pour Paris, Texas de Wenders, mais l’on verra que, déjà à propos de Roth, elle recourait à des comparaisons musicales pour définir sa « mission ». Tout le reste est littérature.

Retraitement de texte

« Voix française » de Philip Roth depuis Pastorale américaine, Josée Kamoun a récemment retraduit la Contrevie.

LA BETE QUI MEURT

Philip Roth ne parle pas français. Philip Roth ne lit pas le français. Plus largement, Philip Roth a une culture gréco-latine plutôt mince, puisque, lorsqu’il s’est risqué à citer Homère au début de la Tache, il a fallu que des amis européens lui signalent qu’il s’était quelque peu embrouillé dans sa citation.

Et pourtant, Roth suit de très près tout ce qui touche à la traduction de ses œuvres, au point que Josée Kamoun, responsable de la version française de la Bête qui meurt et de Parlons travail, s’est surprise à lui dire un jour : « Je fais une confiance totale à votre anglais. Alors, soyez gentil, faites une confiance totale à mon français, et tout ira très bien. » Roth a immédiatement mis un terme aux hostilités en déclarant avec un large sourire : « J’ai enfin réussi à vous mettre en colère ! », et il est de façon générale d’une extrême courtoisie à l’égard de sa traductrice — « Je peux l’appeler ou lui envoyer des fax quand je veux ; il répond toujours de manière très circonstanciée à mes questions », explique celle-ci —, mais cette disponibilité est justement due à l’attention qu’il porte à la version française de ses œuvres.

Il trouve le temps de s’en occuper grâce à ses étonnantes capacités d’organisation. Roth est un peu à la littérature ce que Woody Allen est au cinéma. Quand sort un de ses livres, il est déjà en train de terminer le suivant. « Un jour, raconte Josée Kamoun, il m’a dit qu’il venait de commencer un roman et qu’il l’aurait terminé dix-huit mois plus tard. Son professionnalisme est tel que, à deux ou trois semaines près, il l’avait terminé dix-huit mois plus tard. Un métronome ! » L’emploi du temps de Roth est donc rempli, mais remarquablement organisé, et certains jours sont réservés à l’avance pour la mise au point définitive des traductions.

Quant à sa méconnaissance du français, elle n’est pas rédhibitoire, dans la mesure où, comme l’explique Josée Kamoun, le caractère le plus essentiel de la prose rothienne est sans doute son tempo. « Par exemple, le tempo de la Bête qui meurt se différencie de celui des romans précédents par le fait que l’inaccessibilité de l’objet de la passion se marque par une espèce de ralenti cinématographique qui semble conduire à un arrêt sur image… qui ne viendra jamais, si ce n’est, peut-être, dans la description du tableau de Modigliani. »

Pour chaque livre, Josée Kamoun passe une semaine à New York. Semaine durant laquelle elle rencontre Roth chaque jour pour qu’il éclaire certains passages difficiles. A l’issue des séances consacrées à la Tache, l’auteur invite la traductrice à dîner dans sa pizzeria-cantine, pour la remercier de ses bons et loyaux services. Enhardie par ce signe de reconnaissance officielle, la traductrice sollicite une faveur : l’auteur voudrait-il bien lui lire à haute voix le passage qu’elle préfère dans la Tache ? « Il a bien voulu le faire, et j’ai été contente et très émue en l’entendant. »

L’expérience n’a pas dû être si éprouvante pour le récitant puisque, lorsque, deux ans plus tard, arrive la semaine de brainstorming consacrée à la Bête qui meurt, c’est lui qui prend les devants : « Je vous propose de vous lire trente pages du livre chaque jour pendant six jours. En échange, vous me ferez entendre les vôtres. » Roth est debout et marche quand il lit sa prose. La traductrice, qui doit jeter simultanément un coup d’œil sur la v.o. et sur sa v.f., ne peut se permettre cette mobilité. Elle préfère rester assise en tailleur sur le sol.

En même temps que la Bête qui meurt et que Parlons travail est sortie une traduction nouvelle, également due à Josée Kamoun, de la Contrevie. S’il n’est pas rare qu’on retraduise Shakespeare, il est exceptionnel qu’on retraduise un auteur contemporain, de son vivant. « Les traductions sont un peu comme des mises en scène de théâtre. Une traduction, comme dirait Genette, n’est jamais qu’un paratexte, et rien n’empêche d’imaginer qu’on puisse proposer quatre traductions différentes d’une même œuvre dans l’année, même si, c’est vrai, les maisons d’édition ne sont guère prêtes à se lancer dans ce genre d’aventure… Il faut qu’une nouvelle traduction apporte vraiment quelque chose. Ce qui s’est passé avec la Contrevie, c’est que, quand ce livre est sorti pour la première fois, Roth était encore un auteur assez peu connu. Et le premier traducteur a été amené, comme c’est souvent le cas quand on traduit un écrivain nouveau, à trahir un peu son ton pour le rendre plus accessible au public français. Mais cette opération, si louable soit-elle, avait entraîné un certain nombre de contresens. »

Roth est-il difficile à traduire ? Et Roth, si souvent si mâle, n’est-il pas particulièrement difficile à traduire lorsque le traducteur est une traductrice ? « Vous avez raison de poser cette question, répond Josée Kamoun. Un traducteur est un peu comme un acteur. Il vit des tas de vies qui ne sont pas la sienne et cela lui procure une jouissance intense, d’autant plus intense que ces autres vies sont plus éloignées de la sienne. Je suis protéiforme. J’ai un ego à géométrie variable. Et, au risque de vous surprendre, ce que j’ai eu le plus de plaisir à traduire dans la Tache, ce sont les monologues du vétéran du Vietnam. Maintenant, c’est vrai, Roth est très mâle, dans son rapport au plaisir par exemple. Et j’ai trouvé particulièrement odieux dans la Bête qui meurt le passage où, la seconde amie du narrateur ayant découvert un tampon périodique de la première, le narrateur s’en sort et commente ainsi, en substance, la manière dont il s’en sort : “ C’est formidable ! Elle ne m’a pas quitté à ce moment-là. Elle ne m’a quitté que plus tard, lorsque je lui ai demandé de le faire. ” Je n’ai pas manqué de dire à Philip Roth ce que je pensais de cette attitude si spécifiquement masculine…

« Les difficultés qui se présentent au traducteur face aux textes de Roth tiennent au fait que c’est un auteur conceptuel. Il peut lui arriver d’être journaliste, de céder à une certaine verve, d’être même un peu approximatif. Mais, lorsque, par exemple, il crée des mots — la chose est assez rare, mais, quand elle se produit, elle est très importante —, il faut se méfier, car, avec les concepts, les faux amis se multiplient de l’anglais au français… »

Le traducteur peut-il jamais résoudre son drame existentiel et quotidien qui est qu’il est le premier à savoir que l’entreprise dans laquelle il s’engage est une entreprise désespérée ? Et Josée Kamoun le sait mieux que personne, elle qui a accompli il y a vingt ans ses premiers vrais pas de traductrice littéraire en acceptant de traduire, d’essayer de traduire Fishboy, une longue prose poétique de Mark Richard face à laquelle plusieurs traducteurs aguerris avaient déclaré forfait. Elle répondra par une anecdote : « Un jour, lors d’un concert donné par des élèves au Lycée Henri IV [où elle a longtemps enseigné l’anglais, en classes préparatoires], s’est présentée une jouvencelle annonçant qu’elle allait interpréter l’Appasionata de Beethoven. J’ai éprouvé en la voyant un sentiment d’attendrissement. J’ai failli lui dire : “ Ma pauvre, tu ne sais pas à quoi tu t’attaques. Tu ne peux même pas embrasser le clavier ! ” Elle s’y est mise, et, en un sens, j’avais raison : la tâche était au-dessus de ses forces. Mais, en même temps, elle était tellement dedans, elle faisait cela avec une telle rage que j’en avais le frisson. Eh bien, je dirais que Roth et moi, c’est un peu pareil… »

REPÊCHAGE: SUR LUCIO FULCI ET SUR QUELQUES AUTRES…

8 septembre 2013

L’article qui suit a été écrit il y a une dizaine d’années pour une revue dont j’ai oublié le titre, puisqu’il avait, pour d’intenses raisons de marketing, été modifié trois fois en six mois. Ces baptêmes multiples étaient, de fait, mauvais signe, puisque le numéro où devaient paraître ces quelques lignes sur Fulci  fut annulé par les financiers quelques jours avant la date où il eût dû sortir.

     Mais les films de Fulci sont toujours là. Et un certain nombre de cinéphiles et de réalisateurs s’en souviennent encore.

GORE & AME

Sang, cervelle, boyaux… On a tendance à penser que le genre de cinéma que pratiquait Lucio Fulci était surtout le mauvais genre. Mais un véritable esprit animait toute cette matière.

FULCI 2

Vous n’avez pas à rougir si vous ne connaissez pas Lucio Fulci. Mieux encore : si, ayant croisé son nom, vous êtes pris d’un scrupule et entreprenez de vous renseigner sur le personnage, vous risquez de parvenir à la conclusion qu’il valait mieux ne pas le connaître. D’abord parce que, pour trouver quoi que ce soit sur sa vie et son œuvre, il aura été vain de consulter telle ou telle respectable histoire du cinéma italien. C’est essentiellement sur des sites Internet concoctés par des « zineux » qu’on pourra glaner des fiches sur ses films. Et quels films, au fait ? La seule lecture de certains titres montre clairement qu’on n’a pas vraiment affaire à un grand maître : l’Emmurée vivante, Zombi 3, Monsieur le Député plaît aux femmes, la Maison près du cimetière, la Malédiction des Pharaons, Un Chat dans la tête, Dracula in Brianza… On pourrait ajouter quelques westerns-spaghetti ou quelques comédies un peu grasses. Dans le meilleur des cas, on dira que Fulci était un touche-à-tout ; si l’on est réaliste, on recourra pour le définir à l’inévitable cliché : « un abominable tâcheron ».

Quelque chose de pourri…

Mais peut-être Fulci était-il un tâcheron à la manière de John Ford, à qui il aimait se comparer en riant. Pendant que d’autres faisaient des discours, lui était en train de filmer en haut des montagnes… Fulci respirait, vivait, survivait — le cancer qui finit par l’emporter n’avait pas réussi à l’écarter des plateaux — par le cinéma. Et dans cette productivité frénétique et hétérogène qui fut la sienne (il a tourné en tout une cinquantaine de films), il y avait quelque chose qui ressemblait à une quête.
A priori, les films de Fulci n’ont jamais fait dans la dentelle, et ses films d’horreur encore moins. Quand, à l’apogée de sa très éphémère gloire, c’est-à-dire à la fin des années soixante-dix et au début des années quatre-vingt, un « Fulci » était programmé au Grand Rex lors du Festival du Cinéma Fantastique et de Science-Fiction, on savait à l’avance que le public allait trépigner, hurler, déverser des pluies de confetti et de serpentins confectionnés à partir de papier-toilette pour saluer les images qui défilaient sur l’écran : ici, une main s’abattait avec tant de violence sur un crâne qu’elle en faisait jaillir la cervelle ; là, un beau-père était si remonté contre son beau-fils qu’il lui trouait la tête d’une oreille à l’autre avec la longue mèche d’une perceuse électrique ; là encore, un doigt long et maigre s’enfonçait sous un œil jusqu’à le faire sauter de son orbite ; là enfin (enfin ?), une jeune fille vomissait au point de rejeter l’intégralité de ses boyaux… Pendant que le cinéma X proposait sa pornographie tout court, Fulci offrait une pornographie de l’horreur. Ce faisant, il retrouvait, certes, l’esprit du défunt Grand Guignol et aurait d’emblée gagné la sympathie des surréalistes, mais on voit bien ce qu’une telle justification peut avoir de condescendant. Et le slogan imprimé sur la jaquette du DVD de l’Emmurée vivante — « Dans un mur, personne ne vous entend pourrir » — ne fera rien pour anoblir sa cause.
La réalité est sans doute plus complexe. Lorsqu’on sait qu’avant de devenir cinéaste, Fulci avait commencé des études de médecine, les dissections anatomiques de ses séquences d’horreur prennent très vite un autre sens. Replaçons-les dans le décousu de ses intrigues, et nous comprendrons que son cinéma n’est pas tant celui de la pourriture que celui de la décomposition à tous les niveaux. Et c’est cette décomposition qui lui permet (peut-être) d’atteindre, pour reprendre le titre d’un de ses films les plus marquants, un Au-Delà. Quand, dans ses intrigues, nous ne voyons qu’une absurde mécanique, lui préférait parler du fatum.
Ajoutons que toutes ces images étaient d’autant plus métaphysiques qu’elles n’étaient pas réalistes. Fulci n’avait pas à sa disposition les ressources de l’infographie quand il faisait vomir ses tripes à l’une de ses héroïnes, et n’importe quel spectateur normalement constitué remarquait immédiatement qu’une poupée de bois ou de plastique s’était substituée à la comédienne. En jouant avec la mort comme il le faisait, Fulci s’inscrivait dans une tradition qui remontait directement à Méliès.

FULCI 3

Échos

On nous permettra de joindre au dossier une pincée de théorisation esthétique. Il y a, nous disent les historiens de l’art, deux manières pour un artiste d’être grand : il peut l’être par son œuvre, ou par l’influence de son œuvre sur la postérité. Ainsi,  Picasso serait un plus grand artiste que Soutine si l’on compare leurs deux œuvres — il y a chez le premier une variété et une richesse littéralement incomparables —, mais Soutine serait par sa descendance un peintre plus important que Picasso. Eh bien, Lucio Fulci est peut-être à ranger dans la catégorie des Soutine, plus grand mort que vivant. Il n’y aurait pas eu de Pacte des loups sans Fulci : le jeune Christophe Gans a publié dans la revue l’Écran fantastique des pages entières pour expliquer pourquoi le fulcinéma méritait d’être pris au sérieux. Il n’y aurait pas de Kill Bill aujourd’hui sans Fulci : Tarantino reconnaît d’ailleurs sa dette en incluant dans sa bande sonore un extrait de celle de l’Emmurée vivante. Et, même si Spielberg n’a rien dit et ne dira sans doute jamais rien, on peut se demander si l’ouverture de son Soldat Ryan aurait pu être conçue si le terrain n’avait pas été préparé vingt ans plus tôt par un Fulci, ou par des Fulci.
Car, quand bien même Fulci ne serait pas important par sa descendance, il le restera en tout état de cause parce que, à travers l’abondance et, parfois, à travers la médiocrité de son œuvre, il est représentatif d’au moins deux décennies du cinéma italien. Des deux dernières décennies du cinéma italien avant que celui-ci ne soit assassiné par la télévision.

Compléments

Daniel Gouyette est un anachronisme vivant. Il ne s’offusquera pas de cette définition puisque c’est lui-même qui la suggère. Agé de moins de trente ans, il rêverait de vivre l’aventure de Marty McFly, mais dans un film qui s’appellerait Retour vers le passé, et non Retour vers le futur. Car si le pouvoir lui était donné de voyager dans le temps et de se catapulter dans la génération précédente, il ne chercherait pas, lui, à revenir à notre époque. Il a pu assister à la dernière édition du Festival du Cinéma Fantastique de Paris, mais il a bien senti, même s’il n’avait pas vu les précédentes, que le cœur n’y était plus et que c’était mieux avant. Alors il s’efforce par tous les moyens de retrouver cet avant qu’il n’a jamais connu. Ayant un jour invité Jean Rollin (notre Fulci français ?) à présenter l’un de ses films lors d’une séance d’un ciné-club qu’il animait, il a sympathisé avec lui au point de devenir son assistant, son bras droit, son bras gauche, son second couteau (suisse) pendant six ans.
Quand il a entendu dire que Neo Publishing allait sortir quatre Fulci, il s’est dit qu’il fallait faire quelque chose, alors même qu’il a le DVD triste comme d’autres ont le vin triste : « La télévision avait rendu le cinéma moribond. Le DVD va l’achever. Parce qu’il détruit toute la magie en multipliant les bonus qui livrent tous les secrets de fabrication. Moi, quand je vais voir un illusionniste, je ne lui demande pas de m’expliquer comment il a réalisé ses trucs. »
En bonne logique, Gouyette a proposé d’ajouter un bonus à chacun des quatre films ! « A ceci près que moi, ces bonus, je ne les appelle pas bonus, mais compléments. » De fait, ces documentaires, prévus à l’origine pour durer sept minutes, et qui atteignent finalement une demi-heure chacun, entendent, non pas révéler les secrets de Fulci, mais exposer dans quelles circonstances il a fait ses films. Sont interviewés, même, des gens qui n’ont pas directement travaillé avec lui, mais qui, tel Luigi Cozzi (auteur d’un Star Crash que Neo Publishing sort également ce mois-ci), ont réalisé vers la même époque en Italie des films populaires.

Des yeux et des voix

Point d’effets, point de jingles visuels dans ces bonus/compléments, aux titres d’ailleurs plus littéraires que cinématographiques : J’étais… ; Un Monde de mort dans leur regard de pierre ; Non respondi piu ; Roma Termini. Interviews croisées mêlant d’un côté producteurs, scénaristes, musiciens italiens des années Fulci, et, de l’autre, des témoins français des années Grand Rex. Parmi ceux-ci, Alain Schlockoff, bien sûr, organisateur du Festival de Paris sans lequel Fulci n’aurait pas été tout à fait Fulci ; Christophe Gans, pour qui il faudrait inventer le mot dialectique si celui-ci n’existait déjà dans la langue française (pas une phrase où il ne tente de démontrer à quel point tout ce qui fait Fulci peut se prêter à deux interprétations contradictoires) ; Benoît Lestang, aujourd’hui maître ès effets spéciaux dans presque tous les films français qui en incluent (il raconte comment, à l’âge de quatorze ans, il obligea sa pauvre mère à l’accompagner au Festival du Rex pour y voir, sauf erreur, Psychotronic Man), et notre collaborateur Christophe Lemaire (qui évoque avec une étonnante précision certains grands soirs du Festival). Du côté italien, Claudio Argento, frère de Dario, Dario Argento lui-même, Luigi Cozzi, Ruggero Deodato et quelques autres s’interrogent sur les rapports entre la littérature et le gore dans le cinéma italien, sur les conditions économiques qui, à l’époque, ont pu amener des films comme ceux de Fulci, et sur la décadence du genre.
Gouyette traite tous ces sujets avec un jansénisme bressonien. « J’ai voulu, dit-il, filmer uniquement des yeux et des voix. » Dans un sens, il a raison. Sous le montage apparemment très plat de ces différentes interviews se construit insensiblement un suspense qui débouche sur la condamnation sans appel des derniers développements du cinéma d’horreur. Gans et Pascal Laugier expliquent calmement pourquoi des films à la Scream, dans lesquels l’intelligence suprême consiste à montrer qu’on n’est pas dupe du genre qu’on prétend perpétuer, ne les amusent guère. Mais il est à redouter que cette pédagogie vertueuse, si efficace qu’elle puisse être in fine, ne touche que les convaincus. Les kids qui se seront aventurés à acheter ces DVD comprendront-ils bien l’émotion de ces messieurs d’un certain âge et ne passeront-ils pas à autre chose au bout de quelques minutes ?

FULCI ONE

COLLES EN TAS

2 août 2013

B&B

B&B <> Je ne partageais pas toujours les enthousiasmes et les passions de Christophe Gans quand nous travaillions pour le magazine Starfix, mais il était très difficile d’être en total désaccord avec lui sur un film, puisqu’il fondait toutes ses analyses sur un principe très simple, mais malheureusement trop souvent oublié : il n’y a pas d’art sans histoire de l’art, et pas de cinéma sans histoire du cinéma. Je ne sais s’il avait potassé comme moi le Contre Sainte-Beuve, mais je suis sûr qu’il aimerait dans cet essai le chapitre consacré à Baudelaire et dans lequel Proust explique que la littérature n’est pas produite par différents poètes, mais par un seul et unique poète qui sans arrêt se réincarne. Une telle vision a d’ailleurs le mérite de modérer les exaltations, dans un sens comme dans l’autre. Tout en appréciant l’originalité des Coen Bros., Christophe Gans ne manquait pas de rappeler qu’ils s’étaient inspirés d’une séquence de Mario Bava pour certains jeux de lumière dans Blood Simple. Inversement, il vous démontrera que tel film assez terne de Jet Li présente un réel intérêt dès lors qu’on l’inscrit dans une lignée. Dès lors qu’on accepte cette dialectique du maillon et de la chaîne. Je me souviens encore de la formule qu’il employa un jour pour manifester l’agacement que suscitait chez lui le succès d’un film qui n’était qu’une très pâle copie d’un Hitchcock : « Le public sait faire marcher sa mémoire vive, mais son disque dur est vide. »

C’est la raison pour laquelle, après avoir considéré son projet avec un certain scepticisme, je crois dur comme fer en sa Belle & la Bête. Oui, j’étais sceptique parce que la version du conte proposée par Cocteau ne m’a jamais vraiment séduit, la multiplication des rôles chez Jean Marais ne m’apparaissant que comme la prémonition de ses clowneries dans les Fantômas, avec la drôlerie en moins. Pour dire les choses plus sérieusement, je respecte profondément Cocteau, mais il me semble qu’on ne saurait proposer un conte sans définir clairement les rapports entre les personnages. Ce qui me convainc que la version de Christophe Gans aura son originalité, c’est là encore la manière dont il l’inscrit et dont il s’inscrit dans une tradition culturelle. Conte du XVIIe siècle, certes, dit-il, mais ayant sa source dans les Métamorphoses d’Ovide. Et ce flashback culturel a pour corollaire un autre flashback, dans la structure même du récit : la Belle & la Bête version Gans expliquera enfin pourquoi la Bête est Bête, quel crime elle a commis pour en arriver là. Sage choix, car rien n’est plus fade qu’une rédemption quand il n’y a aucune faute à racheter.

NAKED KISSGIRL DE L’EMPLOI <> Je n’ai pas tellement envie de voir Jeune & jolie d’Ozon. Une jeune fille qui se prostitue pour payer ses études n’a vraiment pas le sens des investissements, étant donné ce qu’est devenu aujourd’hui l’enseignement dans les universités françaises. De toute façon, je lui préférerai toujours l’héroïne de The Naked Kiss, prostituée qui suit le trajet inverse et décide de devenir puéricultrice, n’hésitant pas pour se libérer de ses « obligations » à flanquer une rouste à son souteneur. Et, accessoirement, je préférerai sans doute toujours Samuel Fuller à bien d’autres réalisateurs.

PERFECT TIMING <> Il fait dire à l’un de ses personnages le jour de la rafle du Vel d’Hiv : « J’ai paniqué », et il ose appeler son roman les Mots du passé. Il est vrai que ce pavé de 750 pages lui a valu le « Grand prix du roman Femme actuelle » et qu’une postface est là pour nous dire que, de toute façon, ce n’est pas un ouvrage historique. Alors, de quoi allons-nous nous plaindre ? Cet auteur moderne n’a sans doute pas les moyens de s’offrir le Robert qui lui signalerait que le verbe paniquer a fait son apparition dans les années soixante.

PENSÉES DU JOUR <> « La vérité échappe à tout cadre préétabli. » [Bruce LEE, qui avait des jambes, mais qui avait aussi une tête.]  ■ « Ta vantardise est le signe de ton échec. » [LAO TSEU]

DOOMED DIRECTOR <> Interview de Jean-Jacques Beineix pour le bonus d’un dvd anglo-saxon de 37°2 le matin. « Je suis un cinéaste maudit », déclare-t-il à plusieurs reprises. Quand on arrête micro et caméra, je lui suggère que l’une des raisons de cette malédiction qui pèse sur lui est peut-être la difficulté pour le spectateur moyen de savoir, face à certaines séquences de ses films, si elles doivent ou non être prises au sérieux (cf. Vincent Lindon se mettant à chanter Prendre un enfant par la main). Il réfléchit quelques secondes et valide mon hypothèse : « Oui, Mortel transfert est une comédie, mais le public se demande s’il a le droit de rire. »

ÉTAT SECOND <> Il y a vingt ans encore, les gens souffraient. Aujourd’hui, ils sont en souffrance. Il y a vingt ans, ils manquaient d’affection. Aujourd’hui, ils sont en manque d’affection. Certes, la définition grammaticale du passif est quelque peu spécieuse (« j’ai reçu un coup de poing » est grammaticalement actif, mais le sujet n’est pas vraiment satisfait d’avoir une part dans « l’action » en question) ; cependant, le verbe souffrir ou le verbe manquer, si passifs soient-ils par leur sens, marquaient au moins une prise en compte de la situation. Il semble aujourd’hui qu’on n’est même plus dans une situation. On est dans un état. Et dans quel état, dites-moi ! Car même cet état a tendance à se dissiper dans des brumes incertaines : on ne dit plus, après un accident automobile, que le conducteur était en état d’ébriété ; on dit qu’il était alcoolisé. En d’autres termes, il n’a pas plus d’âme que les boissons qu’il a absorbées.

BIEN MAL ACQUISE <> Un mien camarade qui a la bonté de lire mon blog assez régulièrement m’explique que mes remarques grammaticales, syntaxiques ou stylistiques ont un effet délétère. Loin d’inciter à essayer d’écrire correctement, elles encourageraient à ne pas écrire du tout, tant l’idéal de correction que je défends paraît inaccessible. Je lui réponds que je n’en veux aucunement à mon boucher s’il fait des fautes de français, puisque je commettrais moi-même des erreurs bien plus graves dans la confection d’un gigot ou d’une paupiette si je devais exercer son métier. Mais je ne puis supporter que des écrivains ou des journalistes écorchent, détournent et massacrent leur propre langue quand celle-ci constitue — et ils le savaient lorsqu’ils ont choisi d’être écrivain ou journaliste — l’outil de base de leur activité quotidienne. Quand j’entends qu’un enfant a échappé à la diligence de ses parents, j’aimerais que l’on me précise à quel film de John Ford on fait allusion. Car diligence n’est pas synonyme de surveillance.

En outre, j’en ai un peu assez qu’on présente comme insurmontables des « difficultés » qu’une ou deux minutes de réflexion permettent de résoudre. Oui, je me cabre quand j’entends que « l’équipe de France s’est acquise une grande popularité ». Certes, il y a le verbe être dans une telle expression.  Mais est-il si difficile de voir qu’il y a aussi un COD, popularité, et qu’il arrive après le verbe ? On voudra bien constater qu’il ne m’a pas fallu plus de trois lignes pour expliquer cela. (Pourquoi le verbe être ? Il est amené par le pronom réfléchi se qui marque une implication spécifique du sujet dans l’action. Il nous a cassé les oreilles. Il sest cassé la jambe.)

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GROSSES LÉGUMES <> Que notre Président parle de Macédonie en évoquant la Macédoine, c’est regrettable, ne serait-ce que d’un point de vue purement diplomatique, mais cela peut s’expliquer par sa fatigue. Après tout, il lit sans doute des notes qu’il n’a pas rédigées lui-même et il fait confiance aux scribes qui concourent à son éloquence. Mais une question demeure, qui est celle de la sélection de ces scribes, qui ignorent, semble-t-il, le mot idonie pour désigner une région assez proche de la France. Peut-être les a-t-on choisis parce qu’ils portaient un habit de scribe, mais l’habit ne fait pas le monie.

DOUBLE PEINE <> Fracassante innovation : on va faire payer des droits d’inscription aux élèves des Classes prépa. Au nom de la Justice, puisqu’il n’y a aucune raison pour qu’ils ne soient pas sur le même plan que les étudiants lambda, qui paient, eux, des droits d’inscription à l’Université. Le grand esprit qui propose cette mesure n’a probablement jamais été élève en classe prépa. S’il l’avait été, il saurait qu’il est pratiquement obligatoire, ne serait-ce que pour obtenir ses équivalences à la fin de l’année scolaire, de s’inscrire à l’Université quand on est dans une classe prépa. Pour être précis, les élèves de Classes prépa étaient le plus souvent dispensés de payer des droits d’inscription il y a une quarantaine d’années, mais sous le pont Mirabeau coule la Seine et ce type d’exemption n’existe plus depuis longtemps.

ARCHITECTURES DU VIDE <> Les publicitaires sont si peu inspirés qu’ils se mettent à godardiser dans leurs annonces publicitaires. Le nombre de « métapubs » apparues cet été est sidérant : ici, c’est un homme à l’accent hispanique qui explique à son interlocuteur qu’il fait trop chaud pour enregistrer une pub ; là, c’est un dialogue entre le réalisateur de la pub et le comédien qui ne contrôle plus son enthousiasme en lisant son texte… Cette distanciation est d’une finesse extrême, mais elle n’aide guère à faire entrer dans les mémoires le nom d’un produit. De toute façon, ce n’est pas tant la publicité qui fait le succès d’un produit que le produit lui-même. Si, par exemple, les préposés de La Poste livraient vraiment les Colissimo et ne se contentaient pas de prétendre avoir essayé de le faire, La Poste pourrait se dispenser de lancer des campagnes où elle entend prouver qu’elle est à notre service.

colissimo

Comble de ce métavide : la manière dont le temps est dilué, autrement dit dissipé, à la radio. Qu’on répète une information une demi-douzaine de fois chaque matin, rien de plus normal, puisque tous les auditeurs ne se lèvent pas à la même heure. Mais RTL, par exemple, ne cesse de nous annoncer que dans trois minutes, nous allons pouvoir entendre un scoop fabuleux (comprenez une interview de vingt-cinq secondes d’un monsieur qui ne se serait jamais douté que son voisin de palier si bien élevé était un horrible assassin). Vanitas vanitatum : les jeux radiophoniques. Il fut un temps où les questions posées touchaient à la culture. Elles portent désormais le plus souvent sur ce qui a pu être dit dans telle autre émission de la même station de radio ; si vous répondez bien, vous pourrez même gagner une photo dédicacée de votre animateur favori. Je ne dirai qu’un seul mot : Wow !

NÉGATIF <> Dans son auto-hétéro-biographie, puisqu’elle a été ghostwritée par Amanda Sthers, Johnny évoque une rencontre avec Gérard Depardieu à l’occasion de laquelle celui-ci a tenu à lui faire découvrir les délices du brown sugar. Malgré son impatience, Gégé, précise Johnny, attend d’arriver dans la résidence vers laquelle ils s’acheminent. « Dans la voiture, il se retient de ne pas en prendre. » Que Johnny ait employé cette expression qui signifie exactement le contraire de ce qu’il voulait dire, c’est bien possible. Que Madame Sthers l’ait laissée telle quelle alors que son rôle était de rewriter le texte parlé original, voilà qui est plus surprenant. Mais peut-être s’est-elle retenue de ne pas enlever certaines fautes de Johnny. Quelle volonté !

VÉRITÉ D’UN CÔTÉ DE L’ATLANTIQUE, ERREUR AU DELÀ <> Monsieur Antoine Compagnon, de l’Institut de France, auteur d’un certain nombre d’ouvrages littéraires non dénués d’intérêt (le Démon de la théorie, par exemple, ou, plus récemment, Un Été avec Montaigne), s’oppose avec bien d’autres à l’idée qu’on puisse dispenser des cours en anglais dans des universités françaises. Ce n’est pas tant le principe qui le gêne, précise-t-il, ce sont ses modalités d’application : les étudiants risquent de se retrouver face à des locuteurs baragouinant un anglais de bas étage. L’idée qu’on puisse recourir à des natifs ne semble pas lui traverser l’esprit, alors même qu’il lui arrive régulièrement de dispenser sa science en français à la Columbia University de New York.

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LAST BUT NOT LEAST <> Je n’avais pas vu Sucker Punch de Zack Snyder, alors même que j’avais trouvé ses 300 passionnants. Mais son Man of Steel m’a donné envie de scruter Sucker, malgré les mauvaises critiques qu’il avait récoltées. La vérité n’est ni d’un côté ni de l’autre. Sucker Punch est globalement un mauvais film, une espèce de jeu vidéo très mal déguisé et composé des différentes étapes franchies par une jeune fille internée injustement dans un asile psychiatrique à la suite des manœuvres d’un beau-père abusif. La dernière étape marquera son évasion. On peut allègrement sauter un certain nombre d’étapes intermédiaires, très répétitives. Mais le retournement de la dernière étape donne son vrai sens au film et invalide rétroactivement la violence de toutes ses scènes de combat. Disons que — et nous retrouvons là 300 —  la morale de l’histoire s’inspire de la philosophie antique suivant laquelle l’intérêt individuel doit toujours s’effacer devant l’intérêt collectif, pour la simple raison que l’intérêt collectif est le meilleur garant de l’intérêt individuel. Ou, pour dire les choses autrement, en reprenant une formule de saint Augustin : « Mourir pour ne pas mourir. » Je veux bien accepter les insupportables quarante minutes centrales de Sucker Punch si elles sont l’hameçon qui mènera un public jeune jusqu’à la morale qu’on vient de dire.

THE MASTER 2SUBVERSION ORIGINALE <> The Master (dvd Metropolitan) ne restera certainement pas dans la mémoire du cinéma, malgré toutes les prouesses physiques de son héros, interprété par Jet Li. Le scénario est des plus conventionnels : un Chinois qui ne parle pas un mot d’anglais débarque aux États-Unis pour travailler chez un parent éloigné. Mais celui-ci est victime de très méchants racketteurs et c’est paradoxalement le nouvel arrivant qui va remettre un peu d’ordre dans tout cela. La chose se laisse voir ; il n’est pas sûr qu’elle se laisse revoir. Et pourtant, il faut la revoir, mais en v.f., car les acrobaties sémantiques du traducteur laissent loin derrière elles les acrobaties physiques de Jet Li. Alors que la plupart des scènes sont construites sur l’incapacité du héros à communiquer avec autrui, le dialogue intégralement français — car on ne s’est pas contenté de laisser le chinois en chinois et de traduire l’anglais en français — arrive à se couler dans toutes les situations et à justifier les hésitations, grimaces, répétitions qu’expliquait la barrière des langues dans la v.o. Du grand art.

IN & AOÛT <> Grand débat national sur les vacances des ministres. Ont-ils le droit d’aller s’allonger quinze jours sous un parasol quand la crise est toujours là ? Comme d’habitude, on esquive la vraie question, qui est celle de cette pathologie française qui consiste à mettre le pays au point mort, littéralement, pendant un mois chaque année. Tous nos concitoyens sont-ils à ce point-là dégoûtés de leur métier ?

BAN DE TOUCHES <> La BBC a diffusé il y a une quinzaine de jours un documentaire en deux parties sur Woody Allen dont tous les journaux anglais ont dit du bien. Pour le voir, rien de plus facile : il est disponible sur le site de la BBC… à ceci près qu’il n’est disponible que pour les sujets de Sa Gracieuse Majesté. On invoquera sans doute des questions de droit(s) pour justifier cette discrimination. Il n’empêche qu’elle est en contradiction avec l’esprit même d’Internet et que, si certaines choses doivent être bloquées, je préférerais que ce soient les quarante spams que je trouve chaque matin à mon réveil dans ma boîte mail, souvent plus affligeants les uns que les autres. Entre les kilos que je pourrais perdre en l’espace de quelques jours, les centaines de milliers d’euros que je pourrais gagner en répondant simplement à un questionnaire ou en profitant des soldes, les « rencontres » que je pourrais faire et tous les livres ou dvd qui ne devraient pas manquer de m’intéresser puisque j’ai déjà acheté ceci ou cela, je ne sais plus où donner de la tête. Et je rêve d’une application qui me permettrait de faire exploser à distance les sociétés qui m’expédient de tels billets.

RETURN TO SKYFALL

15 juillet 2013

To die, perchance to dream…

skyfall

Plus que tout autre film de la série, Skyfall mérite d’être revu en dvd. Car il n’est pas interdit de penser que, dans cette dernière aventure, et bien au-delà des clins d’œil qui pouvaient émailler d’autres épisodes, Bond revoit, comme on dit, le film de sa vie.

 

M : Where are we going ?

Bond : Back in time.

 

C’est amusant, ce gigantesque frisson qui parcourt toute la salle quand, dans Skyfall, Bond sort de son garage l’Aston Martin de Goldfinger.

C’est amusant parce que, si vous avez récemment revu Goldfinger, vous savez bien que ce ne saurait être le même véhicule. Bond, à cause du miroir tendu par Oddjob, avait très vite réduit en miettes l’Aston aimablement revue et corrigée par Q, et qui ne correspond d’ailleurs plus du tout à l’esprit de Q nouvelle version ; les stylos explosifs, les sièges éjectables, tout cela fait ricaner l’Armurier.

Alors ? Alors, il faut prendre au mot ce que dit Adele dès le début de la chanson du générique : « This is the end. » Autrement dit, Bond est mort, ou tout au moins en train de mourir — car, si Bond soit-il, qui va nous faire croire qu’il pourra s’en tirer tout seul après une chute aussi vertigineuse et avec une balle dans l’épaule ? —, et, pour sortir des ondes où il est en train de se noyer, il n’a qu’un seul recours, celui de tous les mourants : une plongée onirique vers son passé. Voyage à l’envers qui permettra enfin à l’orphelin qu’il était de (re-)conquérir une identité. Significatif à cet égard est le seul vrai gadget que lui offre Q : un revolver à reconnaissance palmaire, autrement dit qui ne marche qu’avec lui.

Seulement, comme nous sommes dans un rêve, tous les désirs et toutes les réminiscences doivent, comme l’a expliqué Freud, se présenter sous la forme de compromis et être légèrement déguisés. Ainsi, cette remontée acrobatique dans l’ascenseur de Shanghai n’est autre pour Bond que le moyen magique de remonter sur le viaduc d’où il est tombé. Sinon, pour donner en vrac quelques exemples de cette recherche du temps perdu, citons le scorpion sur l’épaule, écho de la vilaine bébête de Dr. No, ou la scène mémorable où l’on voit Javier Bardem enlever sa mâchoire, et rappelons qu’en anglais, « mâchoire » se dit Jaws ; citons les monstrueux sauriens du casino utilisés comme tremplin comme les crocodiles de Vivre et laisser mourir, ou, juste après la mort de la Bond Girl, cette curieuse réflexion de Bond : « It’s a waste of good scotch. » Plaisanterie sinistre, mais qui n’est pas d’aussi mauvais goût qu’elle en a l’air si l’on se souvient que le mot scotch veut dire « écossais » et qu’il préfigure la fin du film, hommage aux origines de Sean Connery et de Bond lui-même, puisque, comme le whisky, l’un comme l’autre sont des produits made in Scotland.

Ultime compromis, qui tient du génie : Bond, qui aime sincèrement M, mais qui la hait aussi, non pas parce qu’elle a obligé Moneypenny à tirer sur lui, mais parce qu’elle ne lui a pas fait confiance, lui fait jouer dans le dénouement le rôle joué jadis par sa mère. Il la sanctifie, donc, mais, ce faisant, il la condamne au sort qui fut celui de sa mère (née Monique Delacroix !) — la mort. Compromis inverse : le nouvel M n’a pas exactement le beau rôle, mais c’est un homme de terrain, qui a montré un courage exceptionnel en Afghanistan. Autrement dit, Bond peut se reconnaître en lui.

Résumons : Skyfall s’est offert le luxe que, quoi qu’on dise, les Batman de Nolan n’ont pas eu le courage de s’offrir ; Skyfall va directement là où la littérature, le théâtre et les arts tendent depuis qu’ils ont été inventés — au cœur du pays des ombres (et ce dès le premier plan, où Bond est présenté comme une silhouette floue)[1]. C’est pourquoi, pour justifier le prochain film, il faut à tout prix mettre à la fin la formule « James Bond will return », mais avec un sens métaphysique qui n’est plus le sens très administratif qu’elle avait au début de la série.

Pourquoi, d’après vous, les scénaristes qui avaient veillé aux destinées de Bond depuis plusieurs films ont-ils décidé de rendre leur tablier après Skyfall ? Parce qu’ils savent bien, eux, qu’une ère s’achève. On serait tenté de dire : « Après eux le déluge » si le mot Skyfall ne signifiait déjà « le Déluge ». Et si Bond lui-même ne nous avait assuré qu’il était expert en résurrection. Vrai ou faux, voilà qui est trop beau pour que notre monde en crise n’y croie pas. C’est la noirceur même de Skyfall qui a déterminé son succès inouï. Elle laisse espérer une embellie après la tourmente, même si cette perspective tient plus de la foi que de la raison. Mais nous sommes condamnés à avoir la foi, puisque le gunbarrel est placé à la fin.

 

FAL


[1] On pourrait multiplier ici les références, mais conseillons simplement la lecture d’Adieu, fabuleuse nouvelle de Balzac tout entière construite autour d’une tentative de reconstruction d’un passé perdu. [Cette nouvelle est proposée dans son intégralité sur plusieurs sites Internet.]

AVE, CAESAR, MORITURI SALUTANTUR…

24 février 2013

CAMILLE

Alors que Camille redouble avait été nominé dans une quinzaine de disciplines, c’est Amour qui a raflé l’essentiel des Césars. L’histoire d’un vieillard qui tue sa femme (pour la punir d’avoir fait du gringue au prêtre Léon Morin dans sa jeunesse ?), c’est autrement plus sexy que le cas d’une quadra qui, à la suite d’un petit voyage (réel ou fantasmatique, peu importe) dans le passé, se rend compte que son existence n’a pas été aussi malheureuse qu’elle le pensait et qui fait d’une certaine manière revivre les disparus.

            On nous permettra malgré tout de reproduire ici les quelques lignes que nous avions publiées sur Camille au moment de sa sortie[1].

 CAMILLE

Camille redouble, de Noémie Lvovsky, avec Noémie Lvovsky, Samir Guesmi, Yolande Moreau, Michel Vuillemoz, Denis Podalydès.

PLAY IT AGAIN, CAM’.

Eh bien, ô Lecteur, puisque tu es visiblement très intelligent et que tu n’as pas une tête à aller voir un film français intitulé Camille redouble, commençons par la fin et parlons un peu de Proust. L’homme qui, à notre connaissance, a le mieux éclairé Proust, ce n’est pas l’envahissant Tadié et ses centaines de pages de commentaire, c’est le traducteur arabe de la Recherche. Interrogé il y a une vingtaine d’années sur France Culture, ce monsieur — dont nous avons honte d’avoir oublié le nom — « pitcha » la Recherche mieux que personne, d’autant plus lumineusement qu’il ne le fit pas volontairement. On lui avait demandé ce qui avait présenté pour lui le plus de difficultés dans son travail. Il ne parla pas une seconde de la longueur des phrases de Proust — l’arabe est une langue qui n’a rien contre une prose interminable et même entortillée. Non, ce qui l’avait vraiment gêné, c’était l’emploi cataphorique des pronoms — car un tel emploi n’existe pas en arabe. Faut-il expliquer cataphorique ? C’est très simple. De manière générale, un pronom est anaphorique ; autrement dit, il ne fait que reprendre un nom déjà exprimé : « Quand je vis Rémi, je me mis à lui raconter mon histoire. » Mais il peut arriver qu’on lance le pronom avant le nom : « Quand je le vis, je me mis à raconter à Rémi mon histoire. » Proust a un faible pour cette seconde formulation ; Proust aime la cataphore. Mais il faut bien comprendre que ce n’est pas chez lui une coquetterie — c’est en fait le résumé de son système cognitif. Rémi ne devient vraiment, complètement Rémi qu’une fois que je l’ai vu. La fin de la Recherche peut apparaître comme une gigantesque plaisanterie, puisque le narrateur semble découvrir sa vocation d’écrivain quand il vient de pondre déjà… les trois mille pages de la Recherche, mais il est en fait parfaitement sérieux. Pour que ces pages écrites trouvent véritablement un sens, il va maintenant falloir les relire, ou, plus exactement, tout simplement les lire. Il faut bien comprendre le coup de la madeleine : le narrateur ne retrouve pas tant le goût du gâteau qu’il mangeait dans son enfance qu’il le découvre, pour la première fois, dans sa totalité, dans sa vérité. Métaphore, entre autres, de la critique littéraire : la vraie lecture d’un texte arrive après l’analyse de celui-ci. La vraie première fois est la seconde fois.

Bref, Camille redouble.

            Et c’est évidemment, entre autres, la question du redoublement scolaire qui se pose ici. « Faut-il vraiment que mon enfant redouble sa troisième, Monsieur le Professeur ? — Non, Madame, si vous envisagez — et lui présentez — ce redoublement comme la répétition pure et simple de la (mauvaise) année qu’il vient de vivre. Oui, si vous lui expliquez que ce sera pour lui l’occasion de découvrir et de comprendre des choses qu’il a déjà vues, mais qui lui ont échappé. »

*

Un facétieux critique cinématographique britannique a écrit dans le Daily Telegraph qu’il convenait de voir dans To Rome With Love, non pas le plus mauvais film de Woody Allen, mais ses quatre plus mauvais films, puisque, comme on sait, il se compose de plusieurs histoires différentes.

Noémie Lvovsky devrait être aussi malicieuse à l’égard de son propre film. Ne pas se cabrer quand les journalistes lui rappellent que c’est un remake du Peggy Sue Got Married de Coppola, mais leur rappeler que c’est aussi un remake de Trente ans ou rien, de Family Man (avec Nick Cage, neveu dudit Francis Ford), de Big, de Freaky Friday et de bien d’autres choses encore. De Retour vers le futur, bien sûr, la tête que s’est faite Podalydès à la fin du film n’étant pas sans rappeler celle du Doc si cher à Marty McFly. Bref, il conviendrait de rappeler à toute une tranche très paresseuse de la presse française qu’un sujet n’a jamais fait une intrigue et que c’est l’intrigue qui donne son sens au sujet.

Car de quoi s’agit-il ici ? D’un truc que nous avons déjà vu mille fois. Lors d’une soirée de Nouvel An réunissant toute une bande d’ancien(ne)s élèves d’un même lycée, Camille, quadragénaire que vient de quitter son mari parce qu’elle a tendance, entre autres, à croire que toutes ses difficultés peuvent et doivent être noyées dans l’alcool — Camille, donc, tombe dans un très éthylique coma. Le lendemain matin, elle se réveille dans un lit d’hôpital, en assez bonne forme, ma foi. Mais elle ne se réveille pas le lendemain ; elle se réveille il y a vingt-cinq ans. Avec une bizarrerie supplémentaire dans cette situation : ce voyage en arrière ne lui redonne pas l’apparence qui était la sienne dans les années quatre-vingt ; son allure, ses rides, sa cellulite sont celles de la femme de quarante ans qu’elle était encore une seconde avant les douze coups de minuit. Mais ses parents sont « de nouveau » vivants et s’adressent à elle comme si elle était toujours une teenager ; la surveillante générale lui donne trois cents lignes à copier quand elle fait mine de quitter le lycée ; ses copines s’adressent à elle sans remarquer qu’elle pourrait être leur mère. Toutefois, c’est, paradoxalement, ce décalage qui introduit dans l’histoire le plus de réalisme. Face à tout ce qui lui arrive, Camille est une spectatrice incrédule. Elle a même franchement envie de rire tant la situation lui paraît absurde quand la surgé lui donne ses lignes à copier. Inversement, son incrédulité — et la nôtre — fait que les aspects douloureux de la réalité seront d’autant plus douloureux. Camille sait ce qui va arriver ; elle n’a pas pour autant les moyens d’infléchir le destin de quelque manière que ce soit. Sa mère est morte d’une rupture d’anévrisme. Elle voudrait lui éviter cette fin en l’obligeant à passer un scanner. Mais le scanner ne révèle rien, et la rupture d’anévrisme se produira quand même à l’heure dite. Elle voudrait bien réconforter sa copine bigleuse qui fait semblant de considérer comme un type incompétent et prétentieux l’ophtalmo qui vient de lui annoncer qu’elle allait devenir aveugle ; mais elle sait que sa copine va effectivement devenir aveugle.

C’est en cela que Camille redouble est un film redoutablement français. Dans Retour vers le futur, Marty McFly arrivait à manipuler la grande horloge du Temps et à remodeler ses parents. A ré-écrire l’histoire. A la fin du Superman de Richard Donner, Superman parvenait à faire tourner la terre en sens inverse pour ressusciter Lois Lane. Rien de tout cela ici : le passé est écrit dans une encre indélébile. Nous ne pouvons avoir aucune action sur lui. Le passé est le passif.

            Mais si le passé ne saurait être réécrit, il peut être en revanche relu et réinterprété. Et c’est pourquoi, Ami Lecteur, nous vous invitions à relire un peu de Proust. Non, l’héroïne de Camille redouble ne parvient pas à empêcher la mort de sa mère, mais pourtant, d’une certaine manière, elle ressuscite celle-ci en découvrant en elle-même que cette mère était mille fois meilleure qu’elle ne le pensait. Et son père aussi. Et son mari aussi. Toute sa triste vie qu’elle entendait repeindre en rose à coups de rasades de whisky change de teinte simplement si elle est éclairée d’un regard différent.

Et donc, Camille redouble est finalement un film plein d’action. Mais ce n’est pas un blockbuster à l’américaine, même si les blockbusters américains ont leur charme. C’est un film d’aventure écrit en respectant les formules établies par the two greatest screenwriters of all time, Shakespeare et Socrate : Beauty is in the eye of the beholder. Gnôthi séauton.

Claire SOREL, Lizelevy & FAL


[1] Sur le site http://kitsunemoviemood.com/WordPress/

CHANSON D’HIVER

21 février 2013

ENSEIGNEMENT SUPÉRIEUR <> Les cinq ou six personnes qui ont la bonté de suivre régulièrement ce blog se sont peut-être demandé pourquoi je restais silencieux si longtemps. Je pourrais répondre que j’ai publié un certain nombre d’articles sur des sites amis, mais cela n’explique pas tout. A vrai dire, si je n’ai pas alimenté ces colonnes depuis plusieurs semaines, c’est la faute de Monsieur le Ministre de l’Éducation. Je me suis en effet trouvé en proie à une crise d’aquabonisme aiguë lorsque j’ai lu la phrase suivante (fidèlement reprise dans Libération) dans sa lettre aux enseignants : « La prévalence du suicide chez les jeunes homosexuels est cinq fois supérieure que chez les jeunes hétérosexuels. » Oui, supérieure que. J’entends bien que Monsieur le Ministre n’a pas écrit ce texte — il a bien d’autres chats à fouetter — et qu’il s’est contenté de le signer. Mais n’aurait-il pas pu le relire ? Ou ne pourrait-il pas au moins choisir des collaborateurs un peu moins illettrés ? Je me suis senti tout d’un coup devenir Don Quichotte : oui, à quoi bon toutes ces remarques linguistiques qui constituent l’essentiel des notules que je présente ici si les gardiens du temple eux-mêmes sont des mécréants ? Je n’ai même plus envie d’ironiser sur ce prix Roland Dorgelès (censé récompenser les journalistes qui manient correctement la langue française) attribué à Stéphane Bern, maître dans l’art d’enfiler les clichés.

Mutatis mutandis, j’ai revécu ce moment douloureux où, dans ma carrière de professeur, je me suis rendu compte que les « perles » des élèves, même les plus aberrantes, ne m’amusaient plus du tout. Bien sûr, the blog must go on, mais je me demande si je ne vais pas devoir me coller désormais un nez rouge de clown pour avoir l’air convaicant. Ou, tout simplement, convaincu.

FRANCE, MÈRE DES ARTS… <> Quand, sur France Inter, aux petites heures du jour, une journaliste indique que le « nom de code » du Pape sur Twitter sera Pontifex, Éric Delvaux, qui lui donne la réplique, s’écrie : « On dirait un nom de médicament. » Tant d’esprit, tant de finesse, tant de culture en si peu de mots ! Toutes les qualités de la presse française sont là.

Sur France Musique, une présentatrice ricane lorsqu’elle cite un morceau intitulé Crépuscule du soir. Pour justifier son ricanement, elle dénonce l’inanité de ce pléonasme. Qui voudra bien lui expliquer qu’il existe aussi en français des crépuscules du matin ?

KRISTELMais, il est vrai, tout cela n’est pas pire que la manière dont a été annoncée quelques semaines plus tôt, sur France Inter encore, le rachat de l’entreprise (on me permettra de préférer ce terme à « franchise ») Star Wars par Disney : « Onc’ Picsou rachète Dark Ouador [sic]. » Dieu sait si Star Wars m’ennuie — j’ai même dû sauter l’un des épisodes de cette hexalogie —, mais la lecture de n’importe quel ouvrage sur George Lucas montre quel travail, quelle ténacité, quelle dévotion ont été nécessaires pour la construction de son empire. Lucas n’a pas construit une mythologie par hasard : avant d’échafauder sa saga, il avait avalé pendant des mois d’innombrables ouvrages sur les mythes et les religions de notre planète. L’Onc’ Picsou et les sous ne sont venus qu’après.

Même goût exquis dans l’annonce de la mort de Sylvia Kristel. Unanime refrain, très bref : on réduit la carrière de la défunte à la série des Emmanuelle et on précise qu’elle se droguait. Or, là encore, quiconque s’est penché un peu sur la biographie de cette comédienne sait bien que les choses étaient bien plus complexes. Et, au-delà de son cas personnel, on eût pu s’interroger sur la nature même du film qui l’avait fait connaître. Car on commet partout une erreur historique à propos d’Emmanuelle. On veut voir dans ce film de Just Jaeckin l’origine de la vogue des films X qui allaient suivre, mais il marqua plutôt la fin d’une ère. Jaeckin se faisait traiter de « dégonflé » par ses producteurs quand il leur envoyait ses rushes. Ils ne comprenaient pas pourquoi il filmait flou. Ils auraient voulu quelque chose de plus épicé. Jaeckin tint bon et préféra, la plupart du temps, se contenter de suggérer. Je ne suis pas sûr qu’Emmanuelle soit une grande œuvre — j’inclinerais plutôt à penser le contraire —, mais ce film contient au moins ce sans quoi il ne saurait y avoir de grande œuvre — une contradiction interne.

L’HOMME QUI RIT <> Puisque l’avènement de François II semble avoir amené une reviviscence du culte de François Ier, signalonsGapG qu’on trouve, à la fin du livre de souvenirs de Pascal Jardin intitulé Guerre après guerre, une postface d’un dénommé François Mitterrand qui nous assure qu’il n’a jamais lu d’ouvrage aussi drôle. Il y a de quoi rire, en effet : Pascal Jardin consacre l’essentiel de son livre à évoquer la mémoire de son père, Jean Jardin, haut fonctionnaire, sans jamais préciser que celui-ci avait été, entre autres, l’organisateur de la rafle du Vel d’Hiv.

M&SPALM SPRING <> Remarque récurrente chez les vieux anglophiles fidèles à Marks & Spencer à propos du magasin des Champs Élysées : « C’est bien petit par rapport au M&S qui se trouvait dans les années soixante-dix en face des Galeries Lafayette. Et le rayon alimentation (celui-là même qui suscite la curiosité des foules snob, du fait de son coûteux exotisme) se limite à quelques mètres carrés. » Sans doute y a-t-il différentes raisons derrière ce choix, mais l’une d’entre elles n’est-elle pas le désir d’éviter qu’on ne se penche d’un peu trop près sur la composition des produits vendus ? Sur l’emballage des digestive biscuits, le second ingrédient mentionné, juste après la farine, est l’huile de palme. En France, Nutella contient toujours de l’huile de palme, mais Nutella a publié des pages entières dans les journaux pour expliquer que cette huile n’était pas le poison dénoncé par les nutritionnistes. Superbe des Britanniques : on continue sur sa lancée tout en ne disant rien. Les Anglophiles verront là une manifestation d’indépendance et de courage ; les Anglophobes le signe d’un mépris très anglais à l’égard d’autrui.

quadri01QUADRATURE DU CERCLE <> Cet ancien élève, qui a vieilli et qui a deux filles, me dit son désarroi. La plus jeune ne jure que par son institutrice, et tout ce que celle-ci dit a valeur d’Évangile ; malheureusement, elle leur a raconté, entre autres, qu’un quadrilatère était une figure composée de quatre côtés égaux, et avec, qui pis est, quatre angles droits. Mon ancien élève est allé voir l’institutrice pour la prier d’être un peu plus prudente et un peu plus exacte dans ses définitions — que pouvait-il faire d’autre ? Mais j’ai le sentiment que son intervention est quelque peu inutile. Si cette professeureuh des écoles a été capable de sortir une bourde de cette envergure (et deux ou trois autres que j’ai oubliées), elle en a sans doute tout un stock dans sa besace, et je crains fort qu’à son âge, elle ne soit incurable. J’enrage quand j’entends parler de la formation des professeurs, tant je trouve cette idée creuse. Car cette formule recouvre deux catégories différentes, mais toutes deux fort peu transmissibles. Il y a d’abord le bon sens : je pense à cette collègue qui s’était vantée d’avoir chambré un élève en plaisantant sur son nom de famille ; fallait-il vraiment la former pour lui expliquer que ce genre de coup bas était interdit ? Cas désespéré, donc. L’autre catégorie nous ramène à notre institutrice : ce ne sont pas tant les connaissances, c’est la rigueur qui chez elle fait défaut. Or la rigueur ne s’apprend pas — ne s’apprend plus à vingt-cinq ou à trente ans. Si elle l’avait apprise en tant qu’élève, elle l’aurait en tant qu’enseignante. Je sais bien qu’en disant cela, je me borne à diagnostiquer un mal sans proposer le moindre traitement. Mais, si j’avais une suggestion à faire, je dirais que, dans un premier temps, il vaudrait mieux supprimer que créer soixante-trois mille postes dans l’enseignement.

BOUM <> La version du poème Chanson d’automne par Charles Trénet m’avait toujours semblé être une abomination sirupeuse. Jeverlaine-paul-verlaine-charles-trenet-partition-originale-1941-partition-et-songbook-871046575_ML découvre, en la réentendant à la faveur d’une émission consacrée à l’exposition Verlaine emprisonné, que le texte n’est même pas exact. Trénet a remplacé « Blessent mon cœur » par « Bercent mon cœur ». Il lui avait sans doute échappé que, dans l’art poétique de Verlaine, « l’indécis au précis se joint ».

PLUME, PLUME, TRALALA <> A Jérôme Garcin, qui ne peut s’empêcher d’employer un ton ricanant quand il prononce le titre du film de Spielberg Lincoln, j’oppose pour me consoler ce jugement d’une journaliste anglo-saxonne : « Spielberg est le seul cinéaste qui soit capable de vous faire éprouver une émotion lorsqu’un personnage prononce un discours dont tout le monde connaît d’avance l’issue. » Mais il est certainement très difficile pour Jérôme Garcin d’accepter un tel miracle, puisqu’il est persuadé que l’intérêt de tout film se résume à son dénouement.

the-amazing-spider-man-the-amazing-spider-man-04-07-2012-03-07-2012-3-gFOREVER YOUNG  <> J’ai beaucoup de mal à écouter les discours de certains de nos hommes politiques, car, en les voyant, je ne puis m’empêcher de penser à Sally Field. Pourquoi Sally Field ? Parce que, comme le montrent The Amazing Spider-Man ou Lincoln, elle n’a pas peur, elle, contrairement à eux, d’interpréter des personnages de son âge.

WORDS, WORDS, WORDS <> Il y a deux ou trois semaines, à l’occasion de l’anniversaire de la mort de Robert Brasillach, échanges nourris entre différents intervenants, sur un site littéraire auquel je participe, à propos du côté expéditif du procès au terme duquel il fut condamné à mort. Mais il me semble qu’on mélange deux choses. La mort de Brasillach ne me réjouit en aucune manière ; chaque jour qui passe renforce mon scepticisme sur tout, mais me conforte dans l’idée que la seule valeur indiscutable reste en tout état de cause la vie (et je pense à la fameuse scène de Blade Runner dans laquelle le réplicant sauve la vie de son adversaire tout simplement parce qu’il aime la vie en général[1]). En revanche, la question de la culpabilité de Brasillach ne mérite même pas d’être posée. S’il avait été boucher ou livreur de pizzas, on eût pu penser que certaines des choses qu’il avait écrites dépassaient sa pensée. Mais il était élève de l’École Normale Supérieure. Mais il savait traduire du grec. Mais il était écrivain. Mais il représentait l’élite culturelle de la France. Mais il savait — ou était censé savoir — le sens des mots. Et considérer comme nuls et non avenus certains propos qu’il avait pu tenir aurait été, d’une certaine manière, la négation des valeurs qu’il prétendait lui-même défendre. C’eût été, finalement, le condamner à mort d’une autre manière. « Car le mot, c’est le verbe, et le Verbe, c’est Dieu », avait dit le père Hugo, qui avait, lui, le sens de sa mission.

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L’ŒIL BLEU DE NEWMAN <> J’avais un très bon souvenir de Verdict, de Sidney Lumet, avec Paul Newman, mais je n’avais pas trop envie de revoir ce film, car je craignais qu’une seconde vision ne souligne ses aspects fabriqués. De fait, il y a un certain nombre de boulons un peu gros dans la construction de l’intrigue. Mais il y a cette scène extraordinaire dans laquelle Newman, avocat, entreprend, sans révéler qui il est, d’embobiner une ex-infirmière qui pourrait témoigner en faveur de son client. Malheureusement, celle-ci découvre d’où il vient et comprend tout en apercevant le billet d’avion qui dépasse de la poche de sa veste. Newman s’interrompt. Silence de part et d’autre. Regards. Newman se remet à parler, mais simplement pour dire : « Will you help me ? » Faire basculer toute l’intrigue à partir de cette simple question dans un film « de procès » qui, par la force des choses, est rempli de paroles et de discours, voilà qui n’est pas loin de me tirer des larmes.

WHEN I AM 64 <> J’appelle mon voisin du dessus, latiniste comme moi, pour lui dire que c’est Catulle qui vient de sortir en version latine à l’Agrégation interne de Lettres classiques (« interne » = réservée aux gens qui sont déjà enseignants depuis un certain nombre d’années). « Ils n’ont quand même pas donné le 64 ? » me demande mon voisin. Mais si, mon grand, ils ont donné le 64, puisque le poème 64 de Catulle est le seul d’où l’on puisse extraire un ensemble de quarante vers apte à constituer une version. Inutile, donc, de préciser à quel point l’égalité des chances a été respectée cette année dans cette épreuve… On peut donner chaque année une version de Cicéron sans la moindre hésitation : Marcus Tullius a écrit tant et tant de pages qu’il offre à lui seul un corpus infini. Mais les candidats qui, pour une raison ou pour une autre, s’étaient penchés sur Catulle s’étaient forcément arrêtés sur le 64. Comme d’habitude, Dieu reconnaîtra les siens.

BROKEN FLOWERS <> Longtemps, j’avais soigneusement évité d’acheter et de lire le livre publié par Nadine Trintignant quelque tempsmarie-trintignant après la mort de sa fille, me doutant bien que ce genre d’ouvrage défie tout jugement. Mais je l’ai revu sur un présentoir il y a quelques jours et j’ai fini par céder. Et je l’ai lu. Je ne m’étais pas trompé : Ma fille, Marie échappe à tout commentaire, ne serait-ce que parce que, à bien des égards, ce n’est pas exactement ce que l’on pouvait attendre. Mais je dirai quand même que cette lecture m’a fait comprendre ce que je n’avais pas compris il y a dix ans, à savoir l’espèce de contrariété boudeuse manifestée par un ami journaliste qui avait interviewé plusieurs fois Marie Trintignant et qui semblait donc, très curieusement, lui en vouloir rétrospectivement. Elle l’avait convaincu qu’on pouvait élargir à volonté le sens du mot famille, avoir des enfants de plusieurs pères différents et maintenir une harmonie avec tout le monde. Cette nouvelle version du De Amicitia se brisait tout d’un coup. Et pour mon camarade, qui au demeurant ne voulait même pas savoir qui était responsable de quoi, cette sinistre victoire de la réalité sur le rêve était insupportable.

RHYTHM’N’BLUES <> Le question des rythmes scolaires m’ennuie et m’agace. Bien évidemment, il ne faut pas faire n’importe quoi avec l’emploi du temps, et j’ai toujours eu la plus grande admiration pour les élèves que je prenais à 16h. pour deux heures de latin et qui avaient déjà sept heures de cours dans le buffet. Mais derrière ce débat sur les rythmes, qu’il s’agisse des petites classes ou des grandes, il y a implicitement cette idée que l’école est, par définition, un monde où l’on s’ennuie. Faites faire aux élèves des choses qui les intéressent, et l’on verra s’ils se fatigueront aussi vite. La vérité, c’est que certains enseignants sont déjà fatigués eux-mêmes avant de commencer leur cours, puisque ce dont ils vont parler ne les intéresse pas. La question qui se joue ici dépasse de loin le cadre de l’école. C’est celle des rapports qu’un individu peut entretenir avec son métier.

COOL LOOK <> Je n’ai pas une vénération particulière pour la Société des Agrégés, mais je ne saurais qu’approuver ses protestations contre la dernière campagne de « recrutement » de l’Éducation nationale. L’image de l’enseignant qui se dégage de celle-ci est celle d’un type qui vient tout juste de terminer son jogging. Je ne demande pas à mes collègues d’exercer leur métier en costume trois pièces, mais je voudrais quand même qu’ils débarquent sur leur lieu de travail autrement que sous la forme d’un boy-in-ze-hood.


[1] A l’inverse, je hais le roman de Béatrix Beck Léon Morin, prêtre, où l’on peut lire (entre autres) la phrase suivante, prononcée par Morin lui-même : « Le prêtre qui absout et le peloton qui exécute sont nécessaires tous les deux. » Soit dit en passant, le film de Melville est à peine meilleur. La légende dit que Belmondo jouait au football entre deux prises en gardant sa soutane. Moi, ce qui m’ennuie, c’est qu’il semble continuer à jouer au ballon sur l’écran.

SKYFALL: A PLUS D’UN TITRE

31 octobre 2012

James Bond sur la terre comme au (007? ) ciel.

Le nom Skyfall, qui donne son titre au dernier « Bond », désigne officiellement. le manoir ancestral de la famille du héros, mais à l’intérieur même du film, il peut s’appliquer à d’autres éléments, par exemple à la conclusion du prégénérique — chute vertigineuse de Bond depuis un viaduc ; ou encore à l’ambition du méchant telle qu’elle est résumée par son interprète Javier Bardem et qui consisterait à faire tomber, presque au sens littéral du terme, le ciel sur nos têtes… Il y a un peu de tout cela dans le film Skyfall, mais, à vrai dire, le mot skyfall pouvait s’appliquer parfaitement, bien avant Skyfall, à certaines des scènes, ou à certains des scénarios les plus mémorables de toute la série — à commencer par « l’appendice » qui nous avait été proposé en juillet dernier à l’occasion de la cérémonie d’ouverture des Jeux Olympiques. Skyfall : le saut en parachute simultané de 007 et de Sa Majesté la Reine. Skyfall : le fameux saut à ski de Bond dans un précipice avec pour coda le déploiement du parachute Union Jack au début de l’Espion. Skyfall : le point de départ de Thunderball, rejoignant une bavure authentique de l’aviation américaine (deux bombes atomiques malencontreusement tombées d’un avion à Palomarès) ; Skyfall : le saut à l’élastique dans le prégénérique de GoldenEye. Skyfall : la chute (trop) libre de Jaws, sans parachute, au début de Moonraker. Skyfall : « Just a drop in the ocean » dans On ne vit que deux fois. Skyfall : le saut en mini-parachute de Grace Jones du haut de la Tour Eiffel dans Dangereusement vôtre… Inutile, vraiment, d’aller plus loin : il n’y a guère de films où Bond n’aille faire un petit tour dans le ciel, puisque, de toute façon, nous savons bien que, pour lui, « le monde ne suffit pas ». Aucune raison de s’étonner qu’il puisse se promener dans l’espace. Comme le résumait si bien l’affiche quadripartite d’Opération Tonnerre, tous les éléments sont son élément. Et puis, va-t-on oublier que Fleming a « emprunté » le nom de son héros à un ornithologue auteur d’un livre sur les oiseaux de la Jamaïque ?

Mais tout n’est peut-être pas aussi simple, et Bond n’est pas Superman. Tout le monde se souvient du commentaire de l’un des deux méchants des Diamants après l’explosion d’un hélicoptère, déclenchée par leurs soins : « Si Dieu avait voulu que l’homme vole, il lui aurait donné des ailes. » Mais, dira-t-on, ce sont là des méchants qui parlent. Oui, à ceci près que cette phrase rejoint étrangement le commentaire de Bond lui-même dans l’Espion au moment où un motard ennemi tombe dans un précipice après avoir fait sauter un camion qui transportait des matelas : « All those feathers and he still couldn’t fly ! » En un mot, la série des Bond n’a pour le ciel qu’une fascination relative, qui s’explique sans doute par l’histoire et l’esprit même du peuple britannique.

L’histoire, c’est d’abord celle d’un peuple insulaire ayant conquis un empire en sillonnant les mers. Même si nous voyons souvent Bond aux commandes d’un avion, ayons constamment à l’esprit qu’il est d’abord Commander Bond, autrement dit capitaine de la marine britannique. Et là encore, comme dans bien d’autres aspects de la série, se dessine le tragique de l’Agent 007 et de ce qu’il représente. La Seconde Guerre mondiale a définitivement confirmé ce qu’avait esquissé la Première : désormais le pouvoir passe beaucoup plus par les airs que par les mers. L’Angleterre n’a pas été longue à le comprendre, mais elle ne peut pas ne pas regretter la suprématie maritime qui avait longtemps été la sienne. Toute la question est donc désormais de trouver une place dans un monde où les cartes ont été redistribuées.

Quant à l’esprit du peuple britannique en rapport avec le ciel, il ne saurait être mieux résumé que par la modification subie par le titre d’un film (de guerre, bien sûr) lors de son exploitation en France : The Eagle Has Landed est devenu chez nous l’Aigle s’est envolé. Quand les Français sont tout fiers et tout heureux de décoller, les Anglais sont beaucoup plus préoccupés par la question de l’atterrissage. Peuple pragmatique, peuple down to earth, peuple refusant de faire abstraction de la réalité, et donc des lois universelles de la gravité. Peuple aussi où l’on préférera toujours l’humilité à l’intelligence ostentatoire, quand bien même celle-ci serait celle d’un génie. Il n’y a qu’en France, paraît-il, qu’on ait jugé drôle la citation de la maxime de La Rochefoucauld dans les Diamants : « L’humilité est la pire forme de la vanité. » Cubby Broccoli en voulait beaucoup au scénariste Tom Mankiewicz d’avoir imposé cette réplique. Pour lui — et les témoignages sont là pour nous dire qu’il en était la preuve vivante —, l’humilité était l’humilité.

Disons donc qu’il y a dans les « Bond » une espèce de partage du ciel entre les bons et les méchants. Les premiers descendent ; les seconds montent. Bien sûr, il peut arriver à Bond de « prendre son envol » pour se tirer d’une situation difficile (fin d’Opération Tonnerre, séquence éblouissante de Permis de tuer où Timothy Dalton, grâce à un intermède de ski nautique sans skis, sort des fonds marins pour monter à bord d’un hydravion déjà en marche), mais dans l’ensemble, la série est marquée par un double paradoxe : les bateaux ont tendance à s’envoler (Vivre et laisser mourir et, à un moindre degré, Opération Tonnerre) cependant que les avions restent assez souvent cloués au sol (Vivre et laisser mourir, encore, où l’on n’hésite pas à casser beaucoup de matériel volant, ou Quantum of Solace, avec sa grande scène d’aéroport, mais qui ne décolle guère) — sans parler de l’atterrissage sous-marin de l’avion porteur de bombes dans Opération Tonnerre…

Alors, peut-être fallait-il tout simplement, avant de s’interroger sur le sens précis du mot composé Skyfall dans le nouveau « Bond », consulter le dictionnaire. Skyfall est l’un des mots quipeuvent désigner en anglais le Déluge. Et les méchants seraient peut-être comme un avertissement aimablement donné par Dieu à l’ensemble des hommes. Comme une vaccination : voici, mortels, ce qu’il ne faut pas faire ; ce qui risque de vous arriver si vous cédez à l’hybris, si vous voulez aller trop loin, autrement dit trop haut. Car quel est le vice commun à tous les méchants de la série ? D’une manière ou d’une autre, ils se prennent tous pour Dieu. A commencer par Blofeld, dont le nom (littéralement « Champ bleu ») pourrait bien être une métaphore du Ciel.

Il n’est pas interdit de voir en Bond, malgré ses traits légers et humoristiques, une espèce d’ange descendu sur terre (Spyfall ?) pour nous guérir de nos péchés. On connaît la Bible du Roi James, Bible officielle de tous les Anglais. Il y a peut-être aussi, entre les images de la série, la Bible du Roi James Bond.

OMISSIONS IMPOSSIBLES

28 octobre 2012

Les loups ne se mangeant pas entre eux, la réédition en poche (chez J’Ai Lu) du livre inepte de Simon Liberati Jayne Mansfield 1967 est l’occasion de lire et d’entendre ici et là nombre de critiques tout aussi ineptes. Des goûts et des couleurs, dira-t-on ? Peut-être… Mais il s’agit là, d’abord, d’un travail de journaliste, et il contient, du simple point de vue factuel, une quantité de lacunes ou d’approximations qu’on ne saurait admettre. Le devoir de la jeune personne qui, ce matin encore, se présentait comme critique littéraire sur France Inter eût donc été, non pas de lire le « prière d’insérer » de l’ouvrage, mais de se renseigner et de nous renseigner un peu (car il était clair, même si elle lisait en mettant le ton, qu’elle aurait été bien incapable de citer le titre d’un seul film de Jayne Mansfield). Sans doute pourrait-elle répondre qu’elle est déjà bien bonne de lire ce « prière d’insérer » étant donné le salaire qu’on lui offre, et cette justification n’est-elle pas à écarter totalement. Mais on s’engage alors dans une spirale infernale qui encouragera des Liberati à écrire d’autres mauvais livres. Cependant, il y a peut-être plus gênant encore — quelque chose qui ressemble à une profanation du cadavre de Jayne Mansfield.

C’est pourquoi nous nous permettons de reproduire ici quelques remarques que nous avait inspirées cette sinistre thanatographie à sa sortie et que nous avions publiées sur le site Boojum.

MANSFIELD PARQUE

Simon Liberati évoque toute la vie de Jayne Mansfield à partir de l’accident automobile qui entraîna sa mort. C’est effectivement, mais malheureusement, de l’auto-fiction.

Que dit aujourd’hui le nom de Jayne Mansfield au public français ? Pas grand-chose, sans doute. Actrice, rivale de Marilyn Monroe, (fausse) blonde comme elle, mais dotée d’une poitrine bien plus généreuse… Et c’est à peu près tout. En revanche, aux États-Unis, pays où l’on croit aux mythes et à la possibilité de produire des mythes de nos jours encore, une bonne demi-douzaine de livres et un ou deux biopics lui ont été consacrés : les Anglo-Saxons ont senti assez vite que le personnage de gourde dans lequel on tendait à l’enfermer ne correspondait pas forcément à ce qu’elle était vraiment. Pour être précis, il y a un quart de siècle, un ouvrage français, et plutôt bien fait, était venu compléter la bibliographie anglo-américaine. Mais il était de Jean-Pierre Jackson, et Jean-Pierre Jackson était à l’époque le distributeur français des films de Russ Meyer, ce qui ne fit qu’épaissir le malentendu : Jayne Mansfield restait, aux yeux de beaucoup, une caricature et se résumait à ses décolletés.

Simon Liberati, qui a lu la plupart de ces ouvrages (même s’il les cite très brièvement, il les cite), a eu l’ambition de proposer autre chose à propos de Jayne Mansfield, et cette ambition apparaît dans le titre même de son étude/essai/récit : Jayne Mansfield 1967. 1967, c’est l’année où l’actrice est morte, dans un horrible accident automobile (sa voiture s’encastra sous un camion), si horrible qu’il est présenté ici comme la cristallisation tragique de toute son existence. L’ouvrage, au demeurant assez mince, commence par un chapitre très long et rempli de précisions largement fantasmatiques — Liberati était-il là pour entendre le bruit du vent dans les tôles froissées ? — sur l’accident lui-même. Suit une espèce de grand flashback destiné à montrer que la vie que menait Jayne était telle qu’elle ne pouvait se terminer autrement.

Cette manière d’envisager l’histoire ne laisse pas d’être problématique. Elle se fonde sur un finalisme (pour ne pas dire un fatalisme) des plus douteux. Et ce parti-pris en entraîne forcément un autre : pour que la démonstration soit convaincante, ne sont retenus ici de l’existence de Jayne Mansfield que les aspects les plus sombres et les plus sordides — on dit aujourd’hui : les plus glauques. Lisons la présentation de l’ouvrage par l’éditeur lui-même : « Au programme : perruques-pouf, LSD 26, satanisme, chihuahuas, amants cogneurs, vie désaxée, mort à la James Dean, cinq enfants orphelins et saut de l’ange dans l’underground. » Tout un programme en effet ! Certes, il serait vain de prétendre que ces éléments n’aient pas été là, et la dernière partie de la vie de Jayne Mansfield fut à bien des égards une descente aux Enfers (le sex symbol qu’elle avait pu être avait à maints égards des allures d’épave et se livrait à quelque chose qui ressemblait fort à de la prostitution), mais se concentrer sur ces éléments, c’est pratiquer un inadmissible mensonge par omission.

Qu’on puisse définir comme une « enquête » (pour reprendre un mot souvent employé à son sujet) un tel ouvrage alors qu’il est clair, pour qui sait lire, que l’auteur n’a même pas pris la peine de voir les films les plus importants de Jayne Mansfield — et facilement accessibles en dvd —, voilà qui semble ne déranger personne, mais qui n’en est pas moins ahurissant. L’actrice a tourné sous la direction de plusieurs grands réalisateurs américains, tels que Frank Tashlin ou Raoul Walsh. L’auraient-ils choisie s’ils n’avaient vu en elle qu’une cruche ? Quant au péplum italien les Amours d’Hercule, dont Liberati ne cite même pas le titre, c’est peut-être un navet, mais ce navet reste aujourd’hui encore représentatif d’un genre qui fit dix ans durant les beaux jours du cinéma européen. Il faudrait aussi rappeler que Mansfield réussit à s’imposer comme une actrice sérieuse en tournant dans les Naufragés de l’autocar, film inspiré d’un livre de Steinbeck. Quant à l’expression « cinq enfants orphelins » qui conclut presque le « menu » proposé par l’éditeur, c’est un modèle de perfidie. Cinq enfants orphelins, oui. Mais orphelins précisément parce qu’elle n’avait jamais cessé de s’occuper d’eux. Elle les avait constamment avec elle, même dans ses tournées les moins reluisantes. Bref, Liberati fait de Jayne Mansfield, d’un bout à l’autre, une figure de la décadence, en se gardant bien — ignorance ou mauvaise foi — de montrer le revers positif de la médaille : son indéfectible énergie. C’est ce refus de s’avouer vaincue, même dans les situations quasi désespérées, qui fait d’elle une héroïne américaine. Ou tout simplement, une pro. Cette « blonde explosive » savait aussi chanter comme aucune comédienne française ne saurait le faire. Voyez simplement la Blonde et moi.

Tout cela apparaissait clairement dans une biographie parue il y a vingt-cinq ans et due au critique, scénariste et réalisateur irlandais Michael Feeney Callan (qui vient tout juste de sortir un épais Robert Redford), Pink Goddess : The Jayne Mansfield Story. Mais curieusement, Liberati ne fait pas une seule fois mention de cet ouvrage, le seul peut-être à proposer une analyse sérieuse du sujet.

Il est vrai que dans ce merveilleux pays qu’est la France, comme l’a dit il y a déjà bien longtemps Molière, « les gens de qualité savent tout sans avoir jamais rien appris ». Il n’empêche qu’il est très inquiétant d’entendre dire que Simon Liberati est un écrivain et d’apprendre que son ouvrage vient de décrocher un prix. Réunir des faits minables pour obtenir le Femina, c’était sans doute une excellente recette.

OKTOBERFEST

9 octobre 2012

MOTS SANS IMAGES

POOR LONESOME LUCKY LUCHINI <> « Je hais l’audidacte », disait rageusement un de mes camarades de khâgne, devenu depuis professeur à la Sorbonne. Bien sûr, cette formule demande à être nuancée, car il faut être au moins un peu auto pour être véritablement didacte : on n’apprend correctement que ce qu’on assimile par soi-même. Il n’en reste pas moins que ce travail personnel ne peut se faire correctement que s’il a été préparé efficacement par une formation venue de l’extérieur. Sinon, on se retrouve avec des Luchini qui croient avoir inventé l’eau tiède chaque fois qu’ils enfoncent une porte ouverte (ses commentaires de La Fontaine consistent généralement à répéter trois fois le même vers en ponctuant la chose d’un « Écoute ça ! ») et qui s’imaginent que toute citation a valeur de réflexion. Mais le pire n’est pas tant dans ce déballage maladroit d’un savoir mal digéré — il est dans l’inadaptation sociale qu’il entraîne. Persuadé qu’il est d’avoir découvert l’Éverest chaque fois qu’il ouvre la bouche, Luchini ne supporte pas qu’on puisse donner la parole à ses partenaires ou à son metteur en scène pendant plus de cinq secondes quand ils sont tous là pour présenter un film. On a pu constater en live cette pathologie à l’avant-première de Dans la maison réservée aux enseignants. Comme il était évident que le journaliste qui présentait l’affaire connaissait bien les autres films d’Ozon, c’était vraiment trop pour Fab Unlucky, qui régulièrement le coupait pour glisser des formules aussi brillantes que : « Ce qu’il y a de bien avec toi, c’est qu’on voit que tu aimes vraiment Ozon. » Qu’est-ce qu’on doit s’amuser sur un plateau avec un boute-en-train pareil !

INFOS ET DÉFOS <> Le ton est chaque fois plus assuré et plus pontifiant, mais toutes les demi-heures, Patrick Cohen de France Inter ouvre ses journaux du matin avec la même phrase : « Rarement visite de chef d’État n’aura été aussi surveillée. » Comme ce jeune homme me fatigue, je n’essaierai même pas de lui expliquer pourquoi sa négation est fautive. Je me contenterai de dire que cette tournure est l’un des plus gros contresens qu’on ait [sans négation] imposés à notre langue.

Chez Michel Field, la chroniqueuse est certes un peu jeune, mais elle prétend être spécialisée dans le cinéma et assure que l’ouvrage que Roger Moore a signé (car il est clair qu’il ne l’a pas écrit) et dont il assure la promotion stakhanovistement dans les médias français est très drôle. Jusque-là, on veut bien la croire. Mais elle tient, pour prouver la pertinence de son jugement, à donner un exemple : tenez-vous bien, bonnes gens, pendant le tournage d’Octopussy, en Inde, Moore devait changer de chemise après chaque prise, car James Bond ne saurait être pris en flagrant délit de transpiration ! Comment cette jeune fille peut-elle s’étonner de choses aussi banales ? a-t-elle jamais mis les pieds sur un plateau de cinéma ?

A sa manière, elle représente magnifiquement l’un des deux défauts majeurs de la presse française, celui qui consiste à confondre systématiquement information et opinion. Sur France Inter (déjà citée), dans un bulletin d’information : « Jean-François Copé a encore dérapé hier soir. » Encore ? Dérapé ? On n’est évidemment pas obligé d’être d’accord avec les propos de Copé, mais on est prié, dans un premier temps, quand on se prétend journaliste, de les rapporter de manière neutre. L’autre défaut est inverse : il consiste à ne pas proposer des « données corrigées » pour tel ou tel phénomène. Pour les cinquante ans de James Bond au cinéma, le Figaro, dont la créativité et l’imagination m’étonneront toujours, a eu l’idée d’organiser sur Internet un sondage sur le thème « Quel est votre interprète préféré de James Bond ? » Résultats avancés comme vérité d’Évangile : 1. Sean Connery ; 2. Daniel Craig. L’idée que ces deux messieurs soient classés ainsi, très paresseusement, très amnésiquement, tout simplement parce que l’un fut le premier et l’autre est le dernier ne semble pas avoir traversé la tête de l’auteur de l’article.

Depuis que j’habite mon quartier, autrement dit depuis vingt ans, cinq points de presse ont disparu dans un rayon de deux cents mètres. Je ne pleure pas trop cette disparition quand je pense qu’elle aura permis de facto de limiter la diffusion de telles approximations.

SWIKIDIKIÉ <> J’aime beaucoup entendre Gilles Kepel, homme érudit, cultivé, mesuré, mais, outre le fait qu’il a l’air d’ignorer que le mot testicule est un mot masculin, je ne puis totalement approuver son analyse des caricatures parues dans Charlie Hebdo. Précisons d’abord que je ne les ai pas vues, pas plus que je n’ai vu le film, pas plus que je n’ai vu les avions du 11 Septembre s’encastrer dans les Twin Towers : c’est mon snobisme ; à une époque où tout le monde se vante d’avoir vu, je pense, sincèrement, qu’il y a un certain nombre de choses qu’on n’a pas besoin de voir. Je suis sûr que le film est sans aucun intérêt, et j’ai toujours pensé que Charlie Hebdo  présentait des articles plutôt mous du genou dans leur argumentation. Je n’ai donc aucune envie a priori de défendre l’un ou l’autre. Mais ce qui me laisse un peu songeur donc, même si, formellement, il semble inattaquable, c’est le raisonnement de Kepel : on a le droit, explique-t-il, de critiquer les religions, toutes les religions, mais on n’a pas le droit, sous couvert de telles critiques, d’humilier des individus ; de dire à des gens qu’ils sont idiots et méprisables parce qu’ils ont telle ou telle croyance. Rien de spécieux là-dedans, donc, si ce n’est qu’il me semble que cela revient à sous-estimer la croyance des vrais croyants. En deux mots, si ceux-ci sont sûrs de leur bon droit, ils devraient reprendre la fameuse citation de Courteline : « Passer pour un idiot aux yeux d’un imbécile est un plaisir de fin gourmet. » On me pardonnera l’aspect un peu dérisoire de mon exemple, mais je sais que certains de mes élèves m’ont pris, sinon pour un abruti, du moins pour un imposteur, chaque fois que je faisais allusion à tel ou tel film en expliquant Virgile ou Ovide. Bien sûr, le fait de sentir ou de connaître leur hostilité n’était pas agréable, mais cela ne m’a jamais détourné de mes principes. Non pas à cause d’une stupide vanité personnelle, mais parce que, au bout de plusieurs décennies d’enseignement, la conviction s’est installée en moi que, dans certaines occasions, non seulement on peut, mais même on doit parler d’Alien de Ridley Scott quand on explique l’Énéide. Et je me suis dit que, l’enseignement étant, pour reprendre le mot d’un de mes collègues philosophes, « une bombe à retardement », mes ennemis finiraient un jour par comprendre que ma vision de la culture était la bonne. Pas tous, bien sûr. But you can’t win’em all.

 

ARS GRATIA ARTIS <> Êtes-vous bien assis ? France Inter reprend dans un bulletin d’informations les conclusions d’une étude américaine qui donne le vertige : Internet rendrait la mémoire paresseuse. Si l’on demande à deux groupes de « mémoriser » (quel mot abominable !) une phrase, celui à qui l’on a précisé que la phrase en question était enregistrée dans le disque dur d’un ordinateur s’en souviendra moins bien. Plus intéressant dans cette étude : la multiplicité des sollicitations sur les écrans des sites nuirait à la gymnastique de la mémoire immédiate, et, par voie de conséquence, au développement de la mémoire tout court. Soit. Mais nous retrouvons déjà tout cela dans le Phèdre de Platon avec le mythe de Thot où l’on voit un roi calmer les ardeurs d’un tout frétillant courtisan qui vient lui présenter une invention révolutionnaire : l’écriture ! Machine à faire des paresseux, juge-t-il immédiatement. Je pense toujours, dans le même ordre d’idée, que l’on ne regardait pas au XVIIIe siècle et au XIXe les tableaux de peinture comme on les regarde aujourd’hui. Aujourd’hui, une fois la visite du musée terminée, on peut acheter une carte postale ou, mieux encore, le catalogue de l’exposition. On peut, d’une certaine manière, rapporter la Joconde ou le Cri chez soi. Pendant longtemps, il fallait se contenter de les stocker dans sa mémoire.

Accuser l’homme de céder à la paresse, c’est finalement lui refuser son trait le plus humain — sans même parler du fait qu’il faut constamment faire des efforts pour mettre au point des machines qui soulagent. C’est lui retirer l’art. Car, rappelons-le ici, art — et probablement ordre — est un mot dont la racine signifie prolongement. Revoyez l’ouverture de 2001 : le grand singe devient homme à partir du moment où il se met à frapper frénétiquement avec l’os qui « allonge » son bras.

*TOPOGRAPHIE [Cette notule, comme les quelques autres précédées d’un astérisque, a été originellement publiée sur le site boojum-mag.net, désormais intégré au site lesalonlittéraire, (http://livre.expeert.com/fr).] <> On en parle encore assez peu en France, mais les journaux britanniques ont publié de nombreux articles sur le livre électronique, et différents témoignages d’utilisateurs. Passons sur le sophisme qui entend prouver l’absence d’avenir de la chose à cause du récent cafouillage qui a fait que, du jour au lendemain, des gens qui croyaient avoir e-acheté la Ferme des animaux d’Orwell se sont retrouvés privés de ce texte, Amazon ayant découvert entre-temps que les droits n’étaient pas disponibles. Cela rappelle le raisonnement d’Alphonse Allais démontrant la dangerosité du tabac en évoquant le cas d’un malheureux assommé par une caisse de cigarettes tombée d’une étagère. Mais, entre les enthousiastes hystériques de l’e-book et ses détracteurs frénétiques, on retiendra les remarques pondérées d’un écrivain britannique expliquant qu’il est déconcerté quand il lit avec ce nouveau procédé. Il a pour habitude, dans ses lectures sur papier imprimé, de ne pas procéder linéairement. En lisant tel passage, il éprouve l’envie de relire tel paragraphe, qu’il peut retrouver aisément parce qu’il se souvient qu’il était plutôt vers le bas sur une page de gauche. En disant cela, il retrouve les théories de Quintilien sur la mnémotechnie, dont l’inventeur aurait été le poète grec Simonide : pour mieux nous souvenir d’un texte, ou pour apprendre par cœur un discours, associons-le à un édifice que nous connaissons bien, et avançons comme nous avancerions dans cet édifice ; l’introduction, ce sera le hall d’entrée ; cet excursus, ce sera le placard sur la droite, et ainsi de suite.
Il y aura sans doute, très vite, des « réflexes » analogues qui se mettront en place avec les livres électroniques, mais peut-être amèneront-ils une nouvelle organisation spatiale de la mémoire et — qui sait ? — modifieront-ils les modes de pensée.

SUPER(RE)LATIF <> Je me souviens encore de l’émerveillement qui fut le mien quand, à l’âge de quinze ans, je trouvai dans une grammaire anglaise la traduction de la phrase It is the second largest city in the United States. « C’est la seconde ville des États-Unis par sa taille. » Je ne suis pas sûr qu’un garçon de mon âge pourrait éprouver aujourd’hui le même émerveillement, puisque l’anglicisme « la deuxième plus grande ville » est en train de s’installer tranquillement dans la langue française. Et je ne sais trop qu’en penser.  Dans un premier temps, une telle monstruosité déchire mes tympans de professeur de Lettres. Si on est top, on est top. Il ne saurait y avoir deux sommets à une pyramide. Mais pourquoi pas, après tout ? Le principe consistant à poser l’existence d’un « deuxième meilleur » fait partie de la démocratie à l’anglo-saxonne : égalité des chances pour tous ; idée que le monde n’est pas figé ; que les cartes pourraient être redistribuées ; que le premier n’est pas tout seul. Voilà qui ne déplairait pas à Sénèque et à ses camarades stoïciens. D’ailleurs, si les latinistes veulent bien fouiller dans leur mémoire, ils sont obligés de reconnaître que le latin va encore plus loin que l’anglais dans ce sens : doctissimus quisque, littéralement « chaque plus savant », peut apparaître a priori comme une belle absurdité, mais c’est la manière archiclassique de désigner « les hommes les plus savants ». They are not alone.

En revanche, haro sur le journaliste ou le traducteur d’un de nos grands quotidiens qui, il y a quelques jours, a rendu de façon très douteuse la fameuse réponse d’Unamuno à l’officier franquiste qui venait de hurler devant lui « Viva la muerte ! » Sous la plume de ce fin linguiste, « Venceréis pero no convenceréis » est devenu en français « Vous gagnerez, mais vous ne convaincrez pas ». Et la répétition ? Et la chanson du texte ? Et sa rhétorique, au sens le plus noble du terme ?

Sur France Inter, on préfère parler le français du Moyen Age, et s’obstiner à croire que « Tous les candidats n’ont pas obtenu les suffrages nécessaires » signifie encore, comme dans la Chanson de Roland, « Aucun candidat n’a obtenu… » « Tous n’ont pas obtenu les suffrages » implique, malgré tout, que certains les ont obtenus. Je veux croire que tous les journalistes de France Inter n’ont pas obtenu leurs diplômes dans une pochette-surprise…

BOOMERANG <> En écoutant la radio à 5h. du matin, j’apprends qu’un professeur d’Histoire et Littérature (tiens, d’où sort cette nouvelle discipline ?) a été frappé dans un collège par l’un de ses élèves. Comme j’ai un sale esprit et que je pars du principe que, sauf exception, dans un tel cas une part de la responsabilité, volontaire ou involontaire, incombe au professeur, je me demande ce que celui-ci a bien pu faire ou dire à l’élève pour qu’on en arrive là. Témoignage du professeur : il donnait pendant son cours un tableau de la situation sociale du Maroc ; l’élève, d’origine marocaine, s’est senti humilié par ce tableau qui soulignait les insuffisances du pays de ses parents. Zut alors ! me dis-je, si l’on ne peut plus simplement décrire une situation sans risquer de se faire tabasser !… Et je révise mes positions.

Cependant, comme à 7h. du matin, je n’ai pas encore fini de faire cuire ma compote de pommes, j’entends un nouveau bulletin d’informations. Mêmes phrases pour relater l’événement ; diffusion de la même interview de l’enseignant, mais dans une version plus longue, incluant (perfidement ?) cette fois-ci la phrase suivante : « Je pense que Marouane a été d’autant plus choqué par ce que j’exposais que j’avais en quelque sorte fait de lui mon lieutenant face aux autres élèves de la classe. » Tiens donc ! Son lieutenant ? On transforme sa classe en Bounty et l’on s’étonne de se retrouver ensuite avec les Révoltés du Bounty ? Je crains que mes abominables principes ne soient ici encore une fois confirmés… Quand vous introduisez vous-même une perversion dans le système, ne vous étonnez pas si le système se retourne parfois contre vous.

Une autre phrase rencontrée sur Internet et due au même enseignant m’incite à penser qu’il navigue systématiquement dans l’antipédagogie : « Nous, enseignants, nous avons le mauvais rôle : celui de contraindre [les élèves] à écouter et à apprendre des choses dont ils ne perçoivent pas le sens ni l’intérêt. Il faut mettre ça sur la place publique. En associant les parents, qui ont une responsabilité énorme. » Contraindre ? Quand donc a-t-on pu contraindre qui que ce soit à écouter ?

PRODUITS DÉRIVÉS <> Le génie des génies fait souvent oublier leur génie. Leurs innovations s’imposent si bien qu’assez vite plus personne ne se demande quel en était l’auteur et qu’on a l’impression qu’elles ont toujours été là. Qui sait par exemple aujourd’hui que sentimental était un néologisme en français quand Flaubert imagina son titre l’Éducation sentimentale ? Qui trouve quoi que ce soit d’étrange aux deux premiers vers du Lièvre et la tortue, « Rien ne sert de courir / Il faut partir à point », alors qu’il semble bien que personne avant La Fontaine n’avait dit « partir à point » (on réservait « à point » pour des expressions du type « arriver à point ») ?

Heureusement, la maladresse confondante des écrivaillons qui prétendent poursuivre ou critiquer l’œuvre des grands maîtres est là pour nous prouver le caractère inégalable de ceux-ci. Que ceux qui pensent que le Rire de Bergson n’est pas un ouvrage majeur jettent donc un coup d’œil sur le pamphlet d’un certain Henri Roorda (poulain, nous dit-on, d’Alphonse Allais) intitulé le Rire et les rieurs, publié en 1925 et récemment réédité chez Mille et une nuits (n° 587). Les critiques adressées à Bergson y sont d’une telle faiblesse, d’un tel infantilisme qu’elles sont pitoyables. Bergson a tort de dire que la répétition fait rire, nous explique Roorda. Un personnage qui change constamment d’avis fait tout autant rire qu’un personnage hanté par une idée fixe. Allons, élève Roorda, est-il si difficile de comprendre qu’une instabilité permanente se situe du côté de la répétition ? Que ceux qui ne voient pas l’ampleur de la pensée de Poe lisent certaines aventures de Dupin que des petits finauds ont cru bon d’ajouter au trio officiel (Double assassinat dans la rue Morgue, la Lettre volée, le Mystère de Marie Roget) : si quelques épisodes du Retour du Chevalier Dupin de M. Harrison peuvent à la rigueur passer, la Dernière enquête du Chevalier Dupin de Fabrice Bourland a bien raison d’être la dernière. Si le point de départ est intéressant et a priori astucieux — Dupin essaie d’éclaircir les circonstances de la mort de Nerval —, le dénouement est d’une inadmissible confusion et résout tout, autrement dit ne résout strictement rien, en sortant la carte du fantastique. Cela tombe d’autant plus mal que Poe, à travers Dupin, avait essayé de définir le fonctionnement mathématique de l’intelligence humaine !

Pour les lecteurs masochistes, Bourland a aussi commis un faux « Sherlock Holmes », publié comme les deux ouvrages qu’on vient de citer chez 10/18.

A CONTRARIO <> Les compagnies de DVD qui incluent dans les boîtiers des prospectus mettant en garde contre l’achat de DVD pirates ne sont pas bonnes pédagogues, même si elles insistent beaucoup plus sur la mauvaise qualité de ces produits que sur l’illégalité de la chose. Elles n’ont en effet pas compris que, si la pédagogie consiste à éviter que l’élève ne commette une erreur, elle doit aussi de temps en temps laisser celui-ci commettre une erreur, car seules sont profitables les leçons par soi-même acquises, sans parler du fait qu’une interdiction venant de l’extérieur confère souvent à son objet l’attrait du fruit défendu. Quand donc l’acheteur de ces DVD (qui sont en fait des CD) vendus à la sauvette dans le métro et sur les marchés aura constaté que celui du dernier Van Damme, Six Bullets, se réduit à cinquante-huit minutes (la première demi-heure manque), que celui d’Intouchables devient insupportablement flou dans le dernier quart d’heure, et que le son du Choc des Titans est parfaitement inaudible, l’acheteur donc, autrement dit le gogo, jurera sans doute qu’on ne l’y reprendra plus. Certains marchands de DVD légaux vous expliquent qu’une large partie du public n’est pas gênée par ces imperfections techniques et qu’ils sont donc victimes d’un important manque à gagner. On nous permettra de penser que c’est le cas quand un film est intrinsèquement médiocre. Un peu plus, un peu moins… Si le film est bon, le désir de le (re)voir sous une forme humaine, décente, ne s’imposera-t-il de lui-même ?

GOULDEN YEARS <> C’est paradoxalement non sans plaisir que je vois un vieux camarade refuser le CD de Glenn Gould que je propose généreusement de lui offrir. « J’ai eu ma période Glenn Gould dans les années quatre-vingt, m’explique-t-il, mais il ne m’intéresse plus du tout. » Moi, je n’ai jamais eu ma période Gould, tant il m’a semblé dès le départ que ce pianiste avait seulement retenu « machine à coudre » dans l’expression divine machine à coudre et avait fait totalement fi de l’aspect religieux de saint Jean-Sébastien.

ROME EST TOUJOURS DANS ROME <> Médiathécaire. Il a tout lu, tout vu, connaît son « stock » par cœur. Quand je lui demande s’il a les œuvres latines de Pétrarque, il me tend immédiatement les œuvres en prose et me prie d’attendre trois minutes, au terme desquelles il revient avec les œuvres en vers. Mais, malgré toute cette ouverture d’esprit, il n’a pas voulu voir les deux derniers films de Woody Allen, parce qu’on lui a dit qu’ils présentaient de Paris et Rome des visions de cartes postales. So what ? Va-t-on, pour le simple plaisir d’être original, tourner une scène dans un couloir d’immeuble parisien qui pourrait être n’importe quel couloir d’immeuble dans le monde ? Et n’est-ce pas gentiment mépriser une grande partie de l’humanité qu’imaginer que tous nos frères humains ont eu les moyens de venir voir in situ la Tour Eiffel ou « la Machine à écrire » ? Je remercie d’avance quiconque pourra m’aider à retrouver l’auteur de cette formule que j’ai apprise par cœur, mais en en oubliant scandaleusement la source : « Il ne faut pas dire du mal des clichés, car il faut beaucoup de temps pour construire un cliché. » Ce monsieur avait visiblement le sens de l’histoire.

EMOTION IMPOSSIBLE <> La rentrée scolaire a eu lieu il y a moins d’un mois : j’aimerais que l’on fît recopier cinq cents fois par mes jeunes collègues, et même par certains vieux, ces quelques lignes de Todorov que je retrouve un peu par hasard dans l’un des entretiens qu’il a accordés à Catherine Portevin et qui composent le volume Devoirs et délices — Une Vie de passeur : « Plutôt que les œuvres, les enfants apprennent les figures de rhétorique, les différents points de vue que l’on peut adopter dans un récit, telle ou telle forme poétique. Or ces notions ne sont intéressantes qu’en tant qu’outil, en vue d’accéder au sens. L’essentiel est ailleurs : on devrait être bouleversé par la littérature, donc par la pensée, par la beauté… »

Voilà qui n’est pas sans me rappeler l’étonnement que j’éprouvai il y a trente ans quand je me rendis aux studios de Pinewood pour interviewer les responsables des effets spéciaux du Superman de Richard Donner. Je croyais que ces messieurs allaient me parler de front projections, de matte paintings,d’images de synthèses, de caches et de contre-caches, de trucs pour effacer des câbles sur l’écran… Eh bien, non : ils me parlaient d’abord, et même ensuite, du scénario et du ton du film.

*PLIZ <> Authentiquement licencieux, mais tout aussi maladroit linguistiquement, ce spam vantant les vertus d’un produit censé requinquer les messieurs : « Vous pourrez s’il vous plaît votre dame plus souvent. » Les anglicistes auront redressé d’eux-mêmes.

*LA VIE DES AUTRES <> Je vois dans la librairie qui jouxte (mais si, je vous assure qu’elle jouxte) mon lycée que le roman de Kressman-Taylor Inconnu à cette adresse est définitivement devenu un ouvrage scolaire, un classique, puisqu’il y en a de pleines piles à même le sol. Je n’ai jamais compris le succès de cette œuvre que j’ai toujours trouvée assez méprisable. On connaît le sujet de ce roman épistolaire. Famille juive qui fuit l’Allemagne pour échapper aux persécutions, mais qui, arrivée aux États-Unis, envoie des lettres aux voisins chrétiens demeurés bien entendu en Allemagne. Les réponses de ceux-ci se font de plus en plus froides ; ils finissent même par demander expressément qu’on ne leur écrive plus. Mais la famille juive continue de correspondre comme si de rien n’était, jusqu’au jour où une lettre lui revient avec la mention « Inconnu à cette adresse ». Traduction : la famille chrétienne a été embarquée par quelque Gestapo à cause des relations épistolaires qu’elle continuait d’entretenir avec une famille juive. Certes, cette histoire est là pour montrer que le système totalitaire finit toujours par se refermer sur ses propres représentants. Mais peut-on pour autant accepter le sadisme tranquille de la famille juive qui, qu’on le veuille ou non, se sert pour triompher de l’ennemi des armes de cet ennemi même ? Il ne semble pas que cette question morale inquiète beaucoup les Français.

Dans le même ordre d’idée, même si la faute est moindre, j’ai toujours été très agacé par cette séquence du Chagrin et la pitié dans laquelle le réalisateur, Marcel Ophüls, met sur la sellette un commerçant nommé Klein qui a fait paraître pendant la guerre une petite annonce dans un journal pour informer ses clients que, malgré son nom, il n’était pas juif. Certes, le geste n’est pas très glorieux et manque singulièrement de panache. Mais faut-il vraiment accuser ce monsieur de n’avoir pas été un héros et d’avoir voulu simplement sauver sa peau ?

*IDIOT VISUEL <> Cinquantième anniversaire de James Bond au cinéma, mais, répétons-le pour les profanes, Sean Connery n’a pas été le premier acteur à incarner 007. Premier « Bond » jamais porté à l’écran ? Casino Royale. Mais non, pas celui de Daniel Craig. Non pas non plus le pastiche de 1969 avec David Niven dans le rôle de. Le premier, ce fut une adaptation télévisée d’une heure interprétée en live par des comédiens à la télévision américaine en 1954. Avec, pour interpréter le héros Jimmy (sic) Bond, Barry Nelson. Cette perle rare a été publiée en dvd par un éditeur français indépendant et astucieux, mais il vaudra mieux ne pas faire attention aux sous-titres. Dans un dialogue entre Bond et un « contact », une réplique est traduite par « Je vous apprendrai l’Utopie. » Avant Roger Moore, la série aurait-elle d’emblée été hantée par Thomas More ? Point du tout : la v.o. dit simplement : « I’ll teach you your job here. » Le traducteur devait avoir beaucoup de travail ce jour-là et avoir fait ses études dans une université cockney. Your job here… Utopia… En allant vite, on peut confondre les deux en anglais. Mais il faut vraiment aller très vite.

*LA BOUE ET L’OR <> Il ne se passait jamais une année scolaire sans que je trouve un prétexte pour raconter à mes élèves la manière dont Méliès avait découvert le principe des trucages cinématographiques. Alors qu’il était en train de filmer une place de Paris, la manivelle de sa caméra se bloqua. Il parvint à la décoincer, mais, entre-temps, le paysage avait changé, et il eut la surprise, lors de la projection, de voir un autobus se métamorphoser en corbillard. Illusionniste de son état, il imagina tout de suite le profit qu’il pourrait tirer de cette « erreur » sur un écran : les « trucages » étaient nés. Bien souvent, la création artistique n’est pas tant la réalisation d’un véritable projet que la capacité d’intégrer, voire d’amplifier, un élément imprévu et même a priori importun. Je dispose d’une autre anecdote depuis que j’ai lu une interview du musicien de jazz Herbie Hancock dans le supplément du Telegraph et dans laquelle il évoque ce qu’il doit à son mentor Miles Davis :  « I remember I played a real wrong chord at the peak of a great evening when Miles was soloing. He played some notes that made my chord right. He didn’t hear it as a wrong chord, he just heard it as something that had happened and he took the responsibility of making something out of it. And I try to do the same thing myself. — Take whatever happens and try to make it work. »

*PANGLOSS BLUES <> L’étonnante maîtrise des langues étrangères dont font preuve la plupart de nos responsables politiques m’amène à vous offrir une histoire drôle, bilingue. — Un homme travaillant dans une entreprise se rend compte que la promotion à laquelle il aspire ne sera possible que s’il sait parler anglais. Il décide donc de s’inscrire à un cours et se renseigne en ce sens. La première offre sur laquelle il tombe lui paraît sérieuse, mais trop chère. 2500 euros. Non, il n’a pas les moyens. La deuxième est encore trop chère. 1500 euros et une bonne connaissance de l’anglais garantie au bout de trois mois. Non, malheureusement, il n’a toujours pas les moyens. Mais, quelques jours plus tard, il trouve sur une table de café une coupure de journal contenant une publicité promettant l’acquisition d’une maîtrise parfaite de la langue anglaise au bout d’une semaine, pour cinquante euros. Trop beau pour être vrai. Il n’y croit pas, bien sûr. Mais, au point où il en est, il se rend à l’adresse indiquée. Il sonne. La porte s’ouvre. Il demande alors à l’homme qui est en face de lui, et qui ressemble à tout sauf à un pédagogue : « C’est bien ici, le cours d’anglais à cinquante euros ? » Et l’homme lui répond : « If, if. Between, between ! »

MIDI A QUATORZE HEURES <> Je m’étonne qu’un gros achat effectué chez Auchan et réglé avec ma carte bancaire il y a plus d’un mois n’ait toujours pas été débité et je téléphone donc au magasin. « C’est normal, me répond-on aussitôt, puisque vous avez un compte comptant-différé. » Il est des jours où je me dis que le fait d’avoir enseigné les lettres pendant quarante ans nuit à ma compréhension du français.

BOOK MAKERS <> Série d’affiches 120 x 160 sur les abribus pour promouvoir le nouveau roman de J.K. Rawlin. Il y avait une place à prendre, elle l’a prise — et on ne voit pas pourquoi elle ne l’aurait pas fait, même si ses Harry Potter me tombent littéralement des mains (il faut dire qu’ils sont si épais et si lourds que le contraire serait étonnant). Au-delà du cas de Ms. Rawlin, je vois la condition du livre aujourd’hui, et le vieux schnock en moi se prend à regretter le temps où une loi interdisait de faire pour les livres des campagnes publicitaires du même type que celles qu’on pouvait convevoir pour une lessive ou pour une marque de jambon. C’était, je crois, reconnaître et affirmer que la part spirituelle d’un ouvrage littéraire était incompatible avec la notion même de marketing. Mais je sens bien que je date. Et ma mémoire facétieuse me rappelle que Victor Hugo lui-même avait osé déclaré : « Les Contemplations paieront Hauteville House [sa maison de Guernesey]. »

SEX AND THE CITY <> Une petite note de bas de page pour compléter ce que j’ai pu dire ailleurs sur l’insoluble question de l’emploi d’un article féminin dans une expression telle que Madame la Ministre. On me parle à la radio de « la nouvelle Première ministre du Canada » ; j’ai beau faire tous les efforts mentaux possibles et imaginables, je ne comprends cette formule qu’en référence à une précédente Première ministre, de sexe féminin. Or il est évident, étant donné le contexte, qu’il s’agit du nouveau Premier ministre du Canada, qui se trouve être — accessoirement… — de sexe féminin. Je redis donc ici que cette question me paraît insoluble. Si insoluble, même, que les Anglo-Saxons, après avoir longtemps employé le mot actress, ont aujourd’hui tendance à employer le mot actor même lorsqu’ils parlent d’actrices.

INK LINK <> Sa voix cassante me la rend antipathique au bout de quinze secondes. Elle débite, pour assurer la promotion de son livre (un roman de la rentrée — un de plus…), un « argumentaire » qui est peut-être sincère, mais qu’elle a visiblement appris par cœur. Et très vite, elle me porte l’estocade en déclarant : « L’écriture peut faire du lien », formule qui contient pour moi trois fautes de français pour le prix d’une. Du lien ? Cet indéfini me rappelle la remarque d’un camarade australien qui m’expliquait qu’il avait toujours eu envie, face à une enseigne « Sex Shop », d’entrer dans la boutique pour demander : « May I have a pound of sex, please ? » S’ajoutedans cette abominable entreprise de « concrétisation » l’emploi du verbe faire, à peu près aussi sexyque celui qu’on peut trouver dans une expression telle que « quand je serai grand, je ferai professeur de Lettres ». Enfin, first but not least, ce mot écriture me reste en travers de la gorge. Quand j’étais au lycée — il y a juste un tout petit demi-siècle —, il ne pouvait désigner que la manière physique de tracer des lettres sur une feuille de papier. Il a insidieusement infléchi son sens sous prétexte qu’il n’y avait pas de terme en français pour désigner l’acte d’écrire ou la chose écrite, alors que, parallèlement, il y avait le mot littérature. Raisonnement spécieux et approximatif, puisque la littérature est déjà imprimée et a une réalité physique, tandis que l’écriture (au sens moderne que veut avoir ce mot) est un processus (pardon, soyons totalement moderne, un process), et donc, dans une très large mesure, une énigme insoluble. Et c’est pourquoi j’eusse aiméque cette opération demeurât innommable.

JUSTICE <> On peut très bien ne pas voir Elle s’appelle Ruby (en v.o. : Ruby Sparks), comédie américaine très lourde qui se croit obligée d’aller chercher le mythe de Pygmalion et Galatée pour poser une évidence connue de tous depuis des siècles, à savoir que nous n’aimons pas une personne, mais l’image que nous nous faisons de cette personne. Une bonne surprise toutefois : pour affirmer son délicieux snobisme, ce film est à plusieurs reprises accompagné de tubes français (ou francophones) datant de trois ou quatre décennies. Among which « Quand tu es là, là, là… » de Sylvie Vartan. Chantait-elle bien ? Non. Elle était même un brin vulgaire. Mais quelle énergie, mes aïeux ! quelle volonté ! quelle décision ! Il est toujours facile de faire des prophéties après l’événement, mais on se dit en réentendant ces notes aujourd’hui que cette jeune fille ne pouvait pas ne pas s’imposer.

ABJECT <> L’auteur de cette compilation est aussi, nous dit-on, un guitariste. Eh bien, qu’il concentre tous ses efforts sur sa guitare et réduise ses ambitions littéraires. Son livre, intitulé Ils sont partis avec panache — Dernières paroles, de Jules César à Jimi Hendrix, est un recueil vaguement ordonné des mots prononcés avant de mourir par telle ou telle célébrité (par certains illustres inconnus aussi, mais des notules, assez bien faites, sont là pour les situer). Au début, on sourit de bon cœur, dans la mesure où l’on sent bien que de tels mots avaient dû être préparés depuis des années par des cabotins qui voulaient jouer un rôle jusqu’au bout. Mais quand on retrouve, coincé entre un chapitre sur les suicidés et un autre — contenant entre autres une inexactitude historique assénée pour le pur plaisir de la gaudriole — sur les messieurs morts entre les bras de leur maîtresse, un chapitre sur les dernières conversations téléphoniques des victimes du 11 Septembre — mortes avec courage, mais sans aucun panache (un tel mot étant très déplacé dans leur cas) —, on se demande si l’auteur, Monsieur Michel Gaillard, ou son éditeur (Seuil, coll. Points) ont déjà entendu parler d’une chose qui s’appelle le bon goût. Ah ! c’était du second degré ? Effectivement, le second degré est souvent de seconde zone.

ALLIANCES <> Comme j’arrive un peu en retard au restaurant (lequel ? — la Manufacture, à Issy-les-Moulineaux), je demande, pour expédier l’affaire assez vite et pour pouvoir rattraper les autres, un hamburger à cheval. Je lis alors une infinie condescendance dans le regard du garçon : « Nous ne faisons pas ce genre de chose… » Eh oui, ici la purée est à l’huile d’olive et la glace ne saurait être qu’à la verveine. Quant au saumon, il est bien entendu servi sur un lit de mangue. Tout cela me rappelle un des moments les plus embarrassants de ma carrière d’enseignant. Connaissant ma passion pour l’anglais, un élève était venu me montrer un de ses devoirs que ma collègue angliciste avait couronné d’un 18 ou d’un 19. Je commence à lire, et j’ai une sensation d’étouffement dès la deuxième ligne, car cet abominable puzzle se compose uniquement d’expressions idiomatiques (par exemple, bone of contention, que l’on traduira en français par « pomme de discorde ») dont l’accumulation débouche sur un néant total. Travail de singe savant, sans aucune véritable pensée. Mais il y a à la Manufacture une véritable harmonie : le vacarme assourdissant dans la salle (puisqu’il n’y a pas d’insonorisation) est à l’image des mélanges culinaires incongrus infligés aux convives.


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