AVE, CAESAR, MORITURI SALUTANTUR…

CAMILLE

Alors que Camille redouble avait été nominé dans une quinzaine de disciplines, c’est Amour qui a raflé l’essentiel des Césars. L’histoire d’un vieillard qui tue sa femme (pour la punir d’avoir fait du gringue au prêtre Léon Morin dans sa jeunesse ?), c’est autrement plus sexy que le cas d’une quadra qui, à la suite d’un petit voyage (réel ou fantasmatique, peu importe) dans le passé, se rend compte que son existence n’a pas été aussi malheureuse qu’elle le pensait et qui fait d’une certaine manière revivre les disparus.

            On nous permettra malgré tout de reproduire ici les quelques lignes que nous avions publiées sur Camille au moment de sa sortie[1].

 CAMILLE

Camille redouble, de Noémie Lvovsky, avec Noémie Lvovsky, Samir Guesmi, Yolande Moreau, Michel Vuillemoz, Denis Podalydès.

PLAY IT AGAIN, CAM’.

Eh bien, ô Lecteur, puisque tu es visiblement très intelligent et que tu n’as pas une tête à aller voir un film français intitulé Camille redouble, commençons par la fin et parlons un peu de Proust. L’homme qui, à notre connaissance, a le mieux éclairé Proust, ce n’est pas l’envahissant Tadié et ses centaines de pages de commentaire, c’est le traducteur arabe de la Recherche. Interrogé il y a une vingtaine d’années sur France Culture, ce monsieur — dont nous avons honte d’avoir oublié le nom — « pitcha » la Recherche mieux que personne, d’autant plus lumineusement qu’il ne le fit pas volontairement. On lui avait demandé ce qui avait présenté pour lui le plus de difficultés dans son travail. Il ne parla pas une seconde de la longueur des phrases de Proust — l’arabe est une langue qui n’a rien contre une prose interminable et même entortillée. Non, ce qui l’avait vraiment gêné, c’était l’emploi cataphorique des pronoms — car un tel emploi n’existe pas en arabe. Faut-il expliquer cataphorique ? C’est très simple. De manière générale, un pronom est anaphorique ; autrement dit, il ne fait que reprendre un nom déjà exprimé : « Quand je vis Rémi, je me mis à lui raconter mon histoire. » Mais il peut arriver qu’on lance le pronom avant le nom : « Quand je le vis, je me mis à raconter à Rémi mon histoire. » Proust a un faible pour cette seconde formulation ; Proust aime la cataphore. Mais il faut bien comprendre que ce n’est pas chez lui une coquetterie — c’est en fait le résumé de son système cognitif. Rémi ne devient vraiment, complètement Rémi qu’une fois que je l’ai vu. La fin de la Recherche peut apparaître comme une gigantesque plaisanterie, puisque le narrateur semble découvrir sa vocation d’écrivain quand il vient de pondre déjà… les trois mille pages de la Recherche, mais il est en fait parfaitement sérieux. Pour que ces pages écrites trouvent véritablement un sens, il va maintenant falloir les relire, ou, plus exactement, tout simplement les lire. Il faut bien comprendre le coup de la madeleine : le narrateur ne retrouve pas tant le goût du gâteau qu’il mangeait dans son enfance qu’il le découvre, pour la première fois, dans sa totalité, dans sa vérité. Métaphore, entre autres, de la critique littéraire : la vraie lecture d’un texte arrive après l’analyse de celui-ci. La vraie première fois est la seconde fois.

Bref, Camille redouble.

            Et c’est évidemment, entre autres, la question du redoublement scolaire qui se pose ici. « Faut-il vraiment que mon enfant redouble sa troisième, Monsieur le Professeur ? — Non, Madame, si vous envisagez — et lui présentez — ce redoublement comme la répétition pure et simple de la (mauvaise) année qu’il vient de vivre. Oui, si vous lui expliquez que ce sera pour lui l’occasion de découvrir et de comprendre des choses qu’il a déjà vues, mais qui lui ont échappé. »

*

Un facétieux critique cinématographique britannique a écrit dans le Daily Telegraph qu’il convenait de voir dans To Rome With Love, non pas le plus mauvais film de Woody Allen, mais ses quatre plus mauvais films, puisque, comme on sait, il se compose de plusieurs histoires différentes.

Noémie Lvovsky devrait être aussi malicieuse à l’égard de son propre film. Ne pas se cabrer quand les journalistes lui rappellent que c’est un remake du Peggy Sue Got Married de Coppola, mais leur rappeler que c’est aussi un remake de Trente ans ou rien, de Family Man (avec Nick Cage, neveu dudit Francis Ford), de Big, de Freaky Friday et de bien d’autres choses encore. De Retour vers le futur, bien sûr, la tête que s’est faite Podalydès à la fin du film n’étant pas sans rappeler celle du Doc si cher à Marty McFly. Bref, il conviendrait de rappeler à toute une tranche très paresseuse de la presse française qu’un sujet n’a jamais fait une intrigue et que c’est l’intrigue qui donne son sens au sujet.

Car de quoi s’agit-il ici ? D’un truc que nous avons déjà vu mille fois. Lors d’une soirée de Nouvel An réunissant toute une bande d’ancien(ne)s élèves d’un même lycée, Camille, quadragénaire que vient de quitter son mari parce qu’elle a tendance, entre autres, à croire que toutes ses difficultés peuvent et doivent être noyées dans l’alcool — Camille, donc, tombe dans un très éthylique coma. Le lendemain matin, elle se réveille dans un lit d’hôpital, en assez bonne forme, ma foi. Mais elle ne se réveille pas le lendemain ; elle se réveille il y a vingt-cinq ans. Avec une bizarrerie supplémentaire dans cette situation : ce voyage en arrière ne lui redonne pas l’apparence qui était la sienne dans les années quatre-vingt ; son allure, ses rides, sa cellulite sont celles de la femme de quarante ans qu’elle était encore une seconde avant les douze coups de minuit. Mais ses parents sont « de nouveau » vivants et s’adressent à elle comme si elle était toujours une teenager ; la surveillante générale lui donne trois cents lignes à copier quand elle fait mine de quitter le lycée ; ses copines s’adressent à elle sans remarquer qu’elle pourrait être leur mère. Toutefois, c’est, paradoxalement, ce décalage qui introduit dans l’histoire le plus de réalisme. Face à tout ce qui lui arrive, Camille est une spectatrice incrédule. Elle a même franchement envie de rire tant la situation lui paraît absurde quand la surgé lui donne ses lignes à copier. Inversement, son incrédulité — et la nôtre — fait que les aspects douloureux de la réalité seront d’autant plus douloureux. Camille sait ce qui va arriver ; elle n’a pas pour autant les moyens d’infléchir le destin de quelque manière que ce soit. Sa mère est morte d’une rupture d’anévrisme. Elle voudrait lui éviter cette fin en l’obligeant à passer un scanner. Mais le scanner ne révèle rien, et la rupture d’anévrisme se produira quand même à l’heure dite. Elle voudrait bien réconforter sa copine bigleuse qui fait semblant de considérer comme un type incompétent et prétentieux l’ophtalmo qui vient de lui annoncer qu’elle allait devenir aveugle ; mais elle sait que sa copine va effectivement devenir aveugle.

C’est en cela que Camille redouble est un film redoutablement français. Dans Retour vers le futur, Marty McFly arrivait à manipuler la grande horloge du Temps et à remodeler ses parents. A ré-écrire l’histoire. A la fin du Superman de Richard Donner, Superman parvenait à faire tourner la terre en sens inverse pour ressusciter Lois Lane. Rien de tout cela ici : le passé est écrit dans une encre indélébile. Nous ne pouvons avoir aucune action sur lui. Le passé est le passif.

            Mais si le passé ne saurait être réécrit, il peut être en revanche relu et réinterprété. Et c’est pourquoi, Ami Lecteur, nous vous invitions à relire un peu de Proust. Non, l’héroïne de Camille redouble ne parvient pas à empêcher la mort de sa mère, mais pourtant, d’une certaine manière, elle ressuscite celle-ci en découvrant en elle-même que cette mère était mille fois meilleure qu’elle ne le pensait. Et son père aussi. Et son mari aussi. Toute sa triste vie qu’elle entendait repeindre en rose à coups de rasades de whisky change de teinte simplement si elle est éclairée d’un regard différent.

Et donc, Camille redouble est finalement un film plein d’action. Mais ce n’est pas un blockbuster à l’américaine, même si les blockbusters américains ont leur charme. C’est un film d’aventure écrit en respectant les formules établies par the two greatest screenwriters of all time, Shakespeare et Socrate : Beauty is in the eye of the beholder. Gnôthi séauton.

Claire SOREL, Lizelevy & FAL


[1] Sur le site http://kitsunemoviemood.com/WordPress/

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