RETURN TO SKYFALL

To die, perchance to dream…

skyfall

Plus que tout autre film de la série, Skyfall mérite d’être revu en dvd. Car il n’est pas interdit de penser que, dans cette dernière aventure, et bien au-delà des clins d’œil qui pouvaient émailler d’autres épisodes, Bond revoit, comme on dit, le film de sa vie.

 

M : Where are we going ?

Bond : Back in time.

 

C’est amusant, ce gigantesque frisson qui parcourt toute la salle quand, dans Skyfall, Bond sort de son garage l’Aston Martin de Goldfinger.

C’est amusant parce que, si vous avez récemment revu Goldfinger, vous savez bien que ce ne saurait être le même véhicule. Bond, à cause du miroir tendu par Oddjob, avait très vite réduit en miettes l’Aston aimablement revue et corrigée par Q, et qui ne correspond d’ailleurs plus du tout à l’esprit de Q nouvelle version ; les stylos explosifs, les sièges éjectables, tout cela fait ricaner l’Armurier.

Alors ? Alors, il faut prendre au mot ce que dit Adele dès le début de la chanson du générique : « This is the end. » Autrement dit, Bond est mort, ou tout au moins en train de mourir — car, si Bond soit-il, qui va nous faire croire qu’il pourra s’en tirer tout seul après une chute aussi vertigineuse et avec une balle dans l’épaule ? —, et, pour sortir des ondes où il est en train de se noyer, il n’a qu’un seul recours, celui de tous les mourants : une plongée onirique vers son passé. Voyage à l’envers qui permettra enfin à l’orphelin qu’il était de (re-)conquérir une identité. Significatif à cet égard est le seul vrai gadget que lui offre Q : un revolver à reconnaissance palmaire, autrement dit qui ne marche qu’avec lui.

Seulement, comme nous sommes dans un rêve, tous les désirs et toutes les réminiscences doivent, comme l’a expliqué Freud, se présenter sous la forme de compromis et être légèrement déguisés. Ainsi, cette remontée acrobatique dans l’ascenseur de Shanghai n’est autre pour Bond que le moyen magique de remonter sur le viaduc d’où il est tombé. Sinon, pour donner en vrac quelques exemples de cette recherche du temps perdu, citons le scorpion sur l’épaule, écho de la vilaine bébête de Dr. No, ou la scène mémorable où l’on voit Javier Bardem enlever sa mâchoire, et rappelons qu’en anglais, « mâchoire » se dit Jaws ; citons les monstrueux sauriens du casino utilisés comme tremplin comme les crocodiles de Vivre et laisser mourir, ou, juste après la mort de la Bond Girl, cette curieuse réflexion de Bond : « It’s a waste of good scotch. » Plaisanterie sinistre, mais qui n’est pas d’aussi mauvais goût qu’elle en a l’air si l’on se souvient que le mot scotch veut dire « écossais » et qu’il préfigure la fin du film, hommage aux origines de Sean Connery et de Bond lui-même, puisque, comme le whisky, l’un comme l’autre sont des produits made in Scotland.

Ultime compromis, qui tient du génie : Bond, qui aime sincèrement M, mais qui la hait aussi, non pas parce qu’elle a obligé Moneypenny à tirer sur lui, mais parce qu’elle ne lui a pas fait confiance, lui fait jouer dans le dénouement le rôle joué jadis par sa mère. Il la sanctifie, donc, mais, ce faisant, il la condamne au sort qui fut celui de sa mère (née Monique Delacroix !) — la mort. Compromis inverse : le nouvel M n’a pas exactement le beau rôle, mais c’est un homme de terrain, qui a montré un courage exceptionnel en Afghanistan. Autrement dit, Bond peut se reconnaître en lui.

Résumons : Skyfall s’est offert le luxe que, quoi qu’on dise, les Batman de Nolan n’ont pas eu le courage de s’offrir ; Skyfall va directement là où la littérature, le théâtre et les arts tendent depuis qu’ils ont été inventés — au cœur du pays des ombres (et ce dès le premier plan, où Bond est présenté comme une silhouette floue)[1]. C’est pourquoi, pour justifier le prochain film, il faut à tout prix mettre à la fin la formule « James Bond will return », mais avec un sens métaphysique qui n’est plus le sens très administratif qu’elle avait au début de la série.

Pourquoi, d’après vous, les scénaristes qui avaient veillé aux destinées de Bond depuis plusieurs films ont-ils décidé de rendre leur tablier après Skyfall ? Parce qu’ils savent bien, eux, qu’une ère s’achève. On serait tenté de dire : « Après eux le déluge » si le mot Skyfall ne signifiait déjà « le Déluge ». Et si Bond lui-même ne nous avait assuré qu’il était expert en résurrection. Vrai ou faux, voilà qui est trop beau pour que notre monde en crise n’y croie pas. C’est la noirceur même de Skyfall qui a déterminé son succès inouï. Elle laisse espérer une embellie après la tourmente, même si cette perspective tient plus de la foi que de la raison. Mais nous sommes condamnés à avoir la foi, puisque le gunbarrel est placé à la fin.

 

FAL


[1] On pourrait multiplier ici les références, mais conseillons simplement la lecture d’Adieu, fabuleuse nouvelle de Balzac tout entière construite autour d’une tentative de reconstruction d’un passé perdu. [Cette nouvelle est proposée dans son intégralité sur plusieurs sites Internet.]

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