COLLES EN TAS

B&B

B&B <> Je ne partageais pas toujours les enthousiasmes et les passions de Christophe Gans quand nous travaillions pour le magazine Starfix, mais il était très difficile d’être en total désaccord avec lui sur un film, puisqu’il fondait toutes ses analyses sur un principe très simple, mais malheureusement trop souvent oublié : il n’y a pas d’art sans histoire de l’art, et pas de cinéma sans histoire du cinéma. Je ne sais s’il avait potassé comme moi le Contre Sainte-Beuve, mais je suis sûr qu’il aimerait dans cet essai le chapitre consacré à Baudelaire et dans lequel Proust explique que la littérature n’est pas produite par différents poètes, mais par un seul et unique poète qui sans arrêt se réincarne. Une telle vision a d’ailleurs le mérite de modérer les exaltations, dans un sens comme dans l’autre. Tout en appréciant l’originalité des Coen Bros., Christophe Gans ne manquait pas de rappeler qu’ils s’étaient inspirés d’une séquence de Mario Bava pour certains jeux de lumière dans Blood Simple. Inversement, il vous démontrera que tel film assez terne de Jet Li présente un réel intérêt dès lors qu’on l’inscrit dans une lignée. Dès lors qu’on accepte cette dialectique du maillon et de la chaîne. Je me souviens encore de la formule qu’il employa un jour pour manifester l’agacement que suscitait chez lui le succès d’un film qui n’était qu’une très pâle copie d’un Hitchcock : « Le public sait faire marcher sa mémoire vive, mais son disque dur est vide. »

C’est la raison pour laquelle, après avoir considéré son projet avec un certain scepticisme, je crois dur comme fer en sa Belle & la Bête. Oui, j’étais sceptique parce que la version du conte proposée par Cocteau ne m’a jamais vraiment séduit, la multiplication des rôles chez Jean Marais ne m’apparaissant que comme la prémonition de ses clowneries dans les Fantômas, avec la drôlerie en moins. Pour dire les choses plus sérieusement, je respecte profondément Cocteau, mais il me semble qu’on ne saurait proposer un conte sans définir clairement les rapports entre les personnages. Ce qui me convainc que la version de Christophe Gans aura son originalité, c’est là encore la manière dont il l’inscrit et dont il s’inscrit dans une tradition culturelle. Conte du XVIIe siècle, certes, dit-il, mais ayant sa source dans les Métamorphoses d’Ovide. Et ce flashback culturel a pour corollaire un autre flashback, dans la structure même du récit : la Belle & la Bête version Gans expliquera enfin pourquoi la Bête est Bête, quel crime elle a commis pour en arriver là. Sage choix, car rien n’est plus fade qu’une rédemption quand il n’y a aucune faute à racheter.

NAKED KISSGIRL DE L’EMPLOI <> Je n’ai pas tellement envie de voir Jeune & jolie d’Ozon. Une jeune fille qui se prostitue pour payer ses études n’a vraiment pas le sens des investissements, étant donné ce qu’est devenu aujourd’hui l’enseignement dans les universités françaises. De toute façon, je lui préférerai toujours l’héroïne de The Naked Kiss, prostituée qui suit le trajet inverse et décide de devenir puéricultrice, n’hésitant pas pour se libérer de ses « obligations » à flanquer une rouste à son souteneur. Et, accessoirement, je préférerai sans doute toujours Samuel Fuller à bien d’autres réalisateurs.

PERFECT TIMING <> Il fait dire à l’un de ses personnages le jour de la rafle du Vel d’Hiv : « J’ai paniqué », et il ose appeler son roman les Mots du passé. Il est vrai que ce pavé de 750 pages lui a valu le « Grand prix du roman Femme actuelle » et qu’une postface est là pour nous dire que, de toute façon, ce n’est pas un ouvrage historique. Alors, de quoi allons-nous nous plaindre ? Cet auteur moderne n’a sans doute pas les moyens de s’offrir le Robert qui lui signalerait que le verbe paniquer a fait son apparition dans les années soixante.

PENSÉES DU JOUR <> « La vérité échappe à tout cadre préétabli. » [Bruce LEE, qui avait des jambes, mais qui avait aussi une tête.]  ■ « Ta vantardise est le signe de ton échec. » [LAO TSEU]

DOOMED DIRECTOR <> Interview de Jean-Jacques Beineix pour le bonus d’un dvd anglo-saxon de 37°2 le matin. « Je suis un cinéaste maudit », déclare-t-il à plusieurs reprises. Quand on arrête micro et caméra, je lui suggère que l’une des raisons de cette malédiction qui pèse sur lui est peut-être la difficulté pour le spectateur moyen de savoir, face à certaines séquences de ses films, si elles doivent ou non être prises au sérieux (cf. Vincent Lindon se mettant à chanter Prendre un enfant par la main). Il réfléchit quelques secondes et valide mon hypothèse : « Oui, Mortel transfert est une comédie, mais le public se demande s’il a le droit de rire. »

ÉTAT SECOND <> Il y a vingt ans encore, les gens souffraient. Aujourd’hui, ils sont en souffrance. Il y a vingt ans, ils manquaient d’affection. Aujourd’hui, ils sont en manque d’affection. Certes, la définition grammaticale du passif est quelque peu spécieuse (« j’ai reçu un coup de poing » est grammaticalement actif, mais le sujet n’est pas vraiment satisfait d’avoir une part dans « l’action » en question) ; cependant, le verbe souffrir ou le verbe manquer, si passifs soient-ils par leur sens, marquaient au moins une prise en compte de la situation. Il semble aujourd’hui qu’on n’est même plus dans une situation. On est dans un état. Et dans quel état, dites-moi ! Car même cet état a tendance à se dissiper dans des brumes incertaines : on ne dit plus, après un accident automobile, que le conducteur était en état d’ébriété ; on dit qu’il était alcoolisé. En d’autres termes, il n’a pas plus d’âme que les boissons qu’il a absorbées.

BIEN MAL ACQUISE <> Un mien camarade qui a la bonté de lire mon blog assez régulièrement m’explique que mes remarques grammaticales, syntaxiques ou stylistiques ont un effet délétère. Loin d’inciter à essayer d’écrire correctement, elles encourageraient à ne pas écrire du tout, tant l’idéal de correction que je défends paraît inaccessible. Je lui réponds que je n’en veux aucunement à mon boucher s’il fait des fautes de français, puisque je commettrais moi-même des erreurs bien plus graves dans la confection d’un gigot ou d’une paupiette si je devais exercer son métier. Mais je ne puis supporter que des écrivains ou des journalistes écorchent, détournent et massacrent leur propre langue quand celle-ci constitue — et ils le savaient lorsqu’ils ont choisi d’être écrivain ou journaliste — l’outil de base de leur activité quotidienne. Quand j’entends qu’un enfant a échappé à la diligence de ses parents, j’aimerais que l’on me précise à quel film de John Ford on fait allusion. Car diligence n’est pas synonyme de surveillance.

En outre, j’en ai un peu assez qu’on présente comme insurmontables des « difficultés » qu’une ou deux minutes de réflexion permettent de résoudre. Oui, je me cabre quand j’entends que « l’équipe de France s’est acquise une grande popularité ». Certes, il y a le verbe être dans une telle expression.  Mais est-il si difficile de voir qu’il y a aussi un COD, popularité, et qu’il arrive après le verbe ? On voudra bien constater qu’il ne m’a pas fallu plus de trois lignes pour expliquer cela. (Pourquoi le verbe être ? Il est amené par le pronom réfléchi se qui marque une implication spécifique du sujet dans l’action. Il nous a cassé les oreilles. Il sest cassé la jambe.)

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GROSSES LÉGUMES <> Que notre Président parle de Macédonie en évoquant la Macédoine, c’est regrettable, ne serait-ce que d’un point de vue purement diplomatique, mais cela peut s’expliquer par sa fatigue. Après tout, il lit sans doute des notes qu’il n’a pas rédigées lui-même et il fait confiance aux scribes qui concourent à son éloquence. Mais une question demeure, qui est celle de la sélection de ces scribes, qui ignorent, semble-t-il, le mot idonie pour désigner une région assez proche de la France. Peut-être les a-t-on choisis parce qu’ils portaient un habit de scribe, mais l’habit ne fait pas le monie.

DOUBLE PEINE <> Fracassante innovation : on va faire payer des droits d’inscription aux élèves des Classes prépa. Au nom de la Justice, puisqu’il n’y a aucune raison pour qu’ils ne soient pas sur le même plan que les étudiants lambda, qui paient, eux, des droits d’inscription à l’Université. Le grand esprit qui propose cette mesure n’a probablement jamais été élève en classe prépa. S’il l’avait été, il saurait qu’il est pratiquement obligatoire, ne serait-ce que pour obtenir ses équivalences à la fin de l’année scolaire, de s’inscrire à l’Université quand on est dans une classe prépa. Pour être précis, les élèves de Classes prépa étaient le plus souvent dispensés de payer des droits d’inscription il y a une quarantaine d’années, mais sous le pont Mirabeau coule la Seine et ce type d’exemption n’existe plus depuis longtemps.

ARCHITECTURES DU VIDE <> Les publicitaires sont si peu inspirés qu’ils se mettent à godardiser dans leurs annonces publicitaires. Le nombre de « métapubs » apparues cet été est sidérant : ici, c’est un homme à l’accent hispanique qui explique à son interlocuteur qu’il fait trop chaud pour enregistrer une pub ; là, c’est un dialogue entre le réalisateur de la pub et le comédien qui ne contrôle plus son enthousiasme en lisant son texte… Cette distanciation est d’une finesse extrême, mais elle n’aide guère à faire entrer dans les mémoires le nom d’un produit. De toute façon, ce n’est pas tant la publicité qui fait le succès d’un produit que le produit lui-même. Si, par exemple, les préposés de La Poste livraient vraiment les Colissimo et ne se contentaient pas de prétendre avoir essayé de le faire, La Poste pourrait se dispenser de lancer des campagnes où elle entend prouver qu’elle est à notre service.

colissimo

Comble de ce métavide : la manière dont le temps est dilué, autrement dit dissipé, à la radio. Qu’on répète une information une demi-douzaine de fois chaque matin, rien de plus normal, puisque tous les auditeurs ne se lèvent pas à la même heure. Mais RTL, par exemple, ne cesse de nous annoncer que dans trois minutes, nous allons pouvoir entendre un scoop fabuleux (comprenez une interview de vingt-cinq secondes d’un monsieur qui ne se serait jamais douté que son voisin de palier si bien élevé était un horrible assassin). Vanitas vanitatum : les jeux radiophoniques. Il fut un temps où les questions posées touchaient à la culture. Elles portent désormais le plus souvent sur ce qui a pu être dit dans telle autre émission de la même station de radio ; si vous répondez bien, vous pourrez même gagner une photo dédicacée de votre animateur favori. Je ne dirai qu’un seul mot : Wow !

NÉGATIF <> Dans son auto-hétéro-biographie, puisqu’elle a été ghostwritée par Amanda Sthers, Johnny évoque une rencontre avec Gérard Depardieu à l’occasion de laquelle celui-ci a tenu à lui faire découvrir les délices du brown sugar. Malgré son impatience, Gégé, précise Johnny, attend d’arriver dans la résidence vers laquelle ils s’acheminent. « Dans la voiture, il se retient de ne pas en prendre. » Que Johnny ait employé cette expression qui signifie exactement le contraire de ce qu’il voulait dire, c’est bien possible. Que Madame Sthers l’ait laissée telle quelle alors que son rôle était de rewriter le texte parlé original, voilà qui est plus surprenant. Mais peut-être s’est-elle retenue de ne pas enlever certaines fautes de Johnny. Quelle volonté !

VÉRITÉ D’UN CÔTÉ DE L’ATLANTIQUE, ERREUR AU DELÀ <> Monsieur Antoine Compagnon, de l’Institut de France, auteur d’un certain nombre d’ouvrages littéraires non dénués d’intérêt (le Démon de la théorie, par exemple, ou, plus récemment, Un Été avec Montaigne), s’oppose avec bien d’autres à l’idée qu’on puisse dispenser des cours en anglais dans des universités françaises. Ce n’est pas tant le principe qui le gêne, précise-t-il, ce sont ses modalités d’application : les étudiants risquent de se retrouver face à des locuteurs baragouinant un anglais de bas étage. L’idée qu’on puisse recourir à des natifs ne semble pas lui traverser l’esprit, alors même qu’il lui arrive régulièrement de dispenser sa science en français à la Columbia University de New York.

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LAST BUT NOT LEAST <> Je n’avais pas vu Sucker Punch de Zack Snyder, alors même que j’avais trouvé ses 300 passionnants. Mais son Man of Steel m’a donné envie de scruter Sucker, malgré les mauvaises critiques qu’il avait récoltées. La vérité n’est ni d’un côté ni de l’autre. Sucker Punch est globalement un mauvais film, une espèce de jeu vidéo très mal déguisé et composé des différentes étapes franchies par une jeune fille internée injustement dans un asile psychiatrique à la suite des manœuvres d’un beau-père abusif. La dernière étape marquera son évasion. On peut allègrement sauter un certain nombre d’étapes intermédiaires, très répétitives. Mais le retournement de la dernière étape donne son vrai sens au film et invalide rétroactivement la violence de toutes ses scènes de combat. Disons que — et nous retrouvons là 300 —  la morale de l’histoire s’inspire de la philosophie antique suivant laquelle l’intérêt individuel doit toujours s’effacer devant l’intérêt collectif, pour la simple raison que l’intérêt collectif est le meilleur garant de l’intérêt individuel. Ou, pour dire les choses autrement, en reprenant une formule de saint Augustin : « Mourir pour ne pas mourir. » Je veux bien accepter les insupportables quarante minutes centrales de Sucker Punch si elles sont l’hameçon qui mènera un public jeune jusqu’à la morale qu’on vient de dire.

THE MASTER 2SUBVERSION ORIGINALE <> The Master (dvd Metropolitan) ne restera certainement pas dans la mémoire du cinéma, malgré toutes les prouesses physiques de son héros, interprété par Jet Li. Le scénario est des plus conventionnels : un Chinois qui ne parle pas un mot d’anglais débarque aux États-Unis pour travailler chez un parent éloigné. Mais celui-ci est victime de très méchants racketteurs et c’est paradoxalement le nouvel arrivant qui va remettre un peu d’ordre dans tout cela. La chose se laisse voir ; il n’est pas sûr qu’elle se laisse revoir. Et pourtant, il faut la revoir, mais en v.f., car les acrobaties sémantiques du traducteur laissent loin derrière elles les acrobaties physiques de Jet Li. Alors que la plupart des scènes sont construites sur l’incapacité du héros à communiquer avec autrui, le dialogue intégralement français — car on ne s’est pas contenté de laisser le chinois en chinois et de traduire l’anglais en français — arrive à se couler dans toutes les situations et à justifier les hésitations, grimaces, répétitions qu’expliquait la barrière des langues dans la v.o. Du grand art.

IN & AOÛT <> Grand débat national sur les vacances des ministres. Ont-ils le droit d’aller s’allonger quinze jours sous un parasol quand la crise est toujours là ? Comme d’habitude, on esquive la vraie question, qui est celle de cette pathologie française qui consiste à mettre le pays au point mort, littéralement, pendant un mois chaque année. Tous nos concitoyens sont-ils à ce point-là dégoûtés de leur métier ?

BAN DE TOUCHES <> La BBC a diffusé il y a une quinzaine de jours un documentaire en deux parties sur Woody Allen dont tous les journaux anglais ont dit du bien. Pour le voir, rien de plus facile : il est disponible sur le site de la BBC… à ceci près qu’il n’est disponible que pour les sujets de Sa Gracieuse Majesté. On invoquera sans doute des questions de droit(s) pour justifier cette discrimination. Il n’empêche qu’elle est en contradiction avec l’esprit même d’Internet et que, si certaines choses doivent être bloquées, je préférerais que ce soient les quarante spams que je trouve chaque matin à mon réveil dans ma boîte mail, souvent plus affligeants les uns que les autres. Entre les kilos que je pourrais perdre en l’espace de quelques jours, les centaines de milliers d’euros que je pourrais gagner en répondant simplement à un questionnaire ou en profitant des soldes, les « rencontres » que je pourrais faire et tous les livres ou dvd qui ne devraient pas manquer de m’intéresser puisque j’ai déjà acheté ceci ou cela, je ne sais plus où donner de la tête. Et je rêve d’une application qui me permettrait de faire exploser à distance les sociétés qui m’expédient de tels billets.

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