REPÊCHAGE: SUR LUCIO FULCI ET SUR QUELQUES AUTRES…

L’article qui suit a été écrit il y a une dizaine d’années pour une revue dont j’ai oublié le titre, puisqu’il avait, pour d’intenses raisons de marketing, été modifié trois fois en six mois. Ces baptêmes multiples étaient, de fait, mauvais signe, puisque le numéro où devaient paraître ces quelques lignes sur Fulci  fut annulé par les financiers quelques jours avant la date où il eût dû sortir.

     Mais les films de Fulci sont toujours là. Et un certain nombre de cinéphiles et de réalisateurs s’en souviennent encore.

GORE & AME

Sang, cervelle, boyaux… On a tendance à penser que le genre de cinéma que pratiquait Lucio Fulci était surtout le mauvais genre. Mais un véritable esprit animait toute cette matière.

FULCI 2

Vous n’avez pas à rougir si vous ne connaissez pas Lucio Fulci. Mieux encore : si, ayant croisé son nom, vous êtes pris d’un scrupule et entreprenez de vous renseigner sur le personnage, vous risquez de parvenir à la conclusion qu’il valait mieux ne pas le connaître. D’abord parce que, pour trouver quoi que ce soit sur sa vie et son œuvre, il aura été vain de consulter telle ou telle respectable histoire du cinéma italien. C’est essentiellement sur des sites Internet concoctés par des « zineux » qu’on pourra glaner des fiches sur ses films. Et quels films, au fait ? La seule lecture de certains titres montre clairement qu’on n’a pas vraiment affaire à un grand maître : l’Emmurée vivante, Zombi 3, Monsieur le Député plaît aux femmes, la Maison près du cimetière, la Malédiction des Pharaons, Un Chat dans la tête, Dracula in Brianza… On pourrait ajouter quelques westerns-spaghetti ou quelques comédies un peu grasses. Dans le meilleur des cas, on dira que Fulci était un touche-à-tout ; si l’on est réaliste, on recourra pour le définir à l’inévitable cliché : « un abominable tâcheron ».

Quelque chose de pourri…

Mais peut-être Fulci était-il un tâcheron à la manière de John Ford, à qui il aimait se comparer en riant. Pendant que d’autres faisaient des discours, lui était en train de filmer en haut des montagnes… Fulci respirait, vivait, survivait — le cancer qui finit par l’emporter n’avait pas réussi à l’écarter des plateaux — par le cinéma. Et dans cette productivité frénétique et hétérogène qui fut la sienne (il a tourné en tout une cinquantaine de films), il y avait quelque chose qui ressemblait à une quête.
A priori, les films de Fulci n’ont jamais fait dans la dentelle, et ses films d’horreur encore moins. Quand, à l’apogée de sa très éphémère gloire, c’est-à-dire à la fin des années soixante-dix et au début des années quatre-vingt, un « Fulci » était programmé au Grand Rex lors du Festival du Cinéma Fantastique et de Science-Fiction, on savait à l’avance que le public allait trépigner, hurler, déverser des pluies de confetti et de serpentins confectionnés à partir de papier-toilette pour saluer les images qui défilaient sur l’écran : ici, une main s’abattait avec tant de violence sur un crâne qu’elle en faisait jaillir la cervelle ; là, un beau-père était si remonté contre son beau-fils qu’il lui trouait la tête d’une oreille à l’autre avec la longue mèche d’une perceuse électrique ; là encore, un doigt long et maigre s’enfonçait sous un œil jusqu’à le faire sauter de son orbite ; là enfin (enfin ?), une jeune fille vomissait au point de rejeter l’intégralité de ses boyaux… Pendant que le cinéma X proposait sa pornographie tout court, Fulci offrait une pornographie de l’horreur. Ce faisant, il retrouvait, certes, l’esprit du défunt Grand Guignol et aurait d’emblée gagné la sympathie des surréalistes, mais on voit bien ce qu’une telle justification peut avoir de condescendant. Et le slogan imprimé sur la jaquette du DVD de l’Emmurée vivante — « Dans un mur, personne ne vous entend pourrir » — ne fera rien pour anoblir sa cause.
La réalité est sans doute plus complexe. Lorsqu’on sait qu’avant de devenir cinéaste, Fulci avait commencé des études de médecine, les dissections anatomiques de ses séquences d’horreur prennent très vite un autre sens. Replaçons-les dans le décousu de ses intrigues, et nous comprendrons que son cinéma n’est pas tant celui de la pourriture que celui de la décomposition à tous les niveaux. Et c’est cette décomposition qui lui permet (peut-être) d’atteindre, pour reprendre le titre d’un de ses films les plus marquants, un Au-Delà. Quand, dans ses intrigues, nous ne voyons qu’une absurde mécanique, lui préférait parler du fatum.
Ajoutons que toutes ces images étaient d’autant plus métaphysiques qu’elles n’étaient pas réalistes. Fulci n’avait pas à sa disposition les ressources de l’infographie quand il faisait vomir ses tripes à l’une de ses héroïnes, et n’importe quel spectateur normalement constitué remarquait immédiatement qu’une poupée de bois ou de plastique s’était substituée à la comédienne. En jouant avec la mort comme il le faisait, Fulci s’inscrivait dans une tradition qui remontait directement à Méliès.

FULCI 3

Échos

On nous permettra de joindre au dossier une pincée de théorisation esthétique. Il y a, nous disent les historiens de l’art, deux manières pour un artiste d’être grand : il peut l’être par son œuvre, ou par l’influence de son œuvre sur la postérité. Ainsi,  Picasso serait un plus grand artiste que Soutine si l’on compare leurs deux œuvres — il y a chez le premier une variété et une richesse littéralement incomparables —, mais Soutine serait par sa descendance un peintre plus important que Picasso. Eh bien, Lucio Fulci est peut-être à ranger dans la catégorie des Soutine, plus grand mort que vivant. Il n’y aurait pas eu de Pacte des loups sans Fulci : le jeune Christophe Gans a publié dans la revue l’Écran fantastique des pages entières pour expliquer pourquoi le fulcinéma méritait d’être pris au sérieux. Il n’y aurait pas de Kill Bill aujourd’hui sans Fulci : Tarantino reconnaît d’ailleurs sa dette en incluant dans sa bande sonore un extrait de celle de l’Emmurée vivante. Et, même si Spielberg n’a rien dit et ne dira sans doute jamais rien, on peut se demander si l’ouverture de son Soldat Ryan aurait pu être conçue si le terrain n’avait pas été préparé vingt ans plus tôt par un Fulci, ou par des Fulci.
Car, quand bien même Fulci ne serait pas important par sa descendance, il le restera en tout état de cause parce que, à travers l’abondance et, parfois, à travers la médiocrité de son œuvre, il est représentatif d’au moins deux décennies du cinéma italien. Des deux dernières décennies du cinéma italien avant que celui-ci ne soit assassiné par la télévision.

Compléments

Daniel Gouyette est un anachronisme vivant. Il ne s’offusquera pas de cette définition puisque c’est lui-même qui la suggère. Agé de moins de trente ans, il rêverait de vivre l’aventure de Marty McFly, mais dans un film qui s’appellerait Retour vers le passé, et non Retour vers le futur. Car si le pouvoir lui était donné de voyager dans le temps et de se catapulter dans la génération précédente, il ne chercherait pas, lui, à revenir à notre époque. Il a pu assister à la dernière édition du Festival du Cinéma Fantastique de Paris, mais il a bien senti, même s’il n’avait pas vu les précédentes, que le cœur n’y était plus et que c’était mieux avant. Alors il s’efforce par tous les moyens de retrouver cet avant qu’il n’a jamais connu. Ayant un jour invité Jean Rollin (notre Fulci français ?) à présenter l’un de ses films lors d’une séance d’un ciné-club qu’il animait, il a sympathisé avec lui au point de devenir son assistant, son bras droit, son bras gauche, son second couteau (suisse) pendant six ans.
Quand il a entendu dire que Neo Publishing allait sortir quatre Fulci, il s’est dit qu’il fallait faire quelque chose, alors même qu’il a le DVD triste comme d’autres ont le vin triste : « La télévision avait rendu le cinéma moribond. Le DVD va l’achever. Parce qu’il détruit toute la magie en multipliant les bonus qui livrent tous les secrets de fabrication. Moi, quand je vais voir un illusionniste, je ne lui demande pas de m’expliquer comment il a réalisé ses trucs. »
En bonne logique, Gouyette a proposé d’ajouter un bonus à chacun des quatre films ! « A ceci près que moi, ces bonus, je ne les appelle pas bonus, mais compléments. » De fait, ces documentaires, prévus à l’origine pour durer sept minutes, et qui atteignent finalement une demi-heure chacun, entendent, non pas révéler les secrets de Fulci, mais exposer dans quelles circonstances il a fait ses films. Sont interviewés, même, des gens qui n’ont pas directement travaillé avec lui, mais qui, tel Luigi Cozzi (auteur d’un Star Crash que Neo Publishing sort également ce mois-ci), ont réalisé vers la même époque en Italie des films populaires.

Des yeux et des voix

Point d’effets, point de jingles visuels dans ces bonus/compléments, aux titres d’ailleurs plus littéraires que cinématographiques : J’étais… ; Un Monde de mort dans leur regard de pierre ; Non respondi piu ; Roma Termini. Interviews croisées mêlant d’un côté producteurs, scénaristes, musiciens italiens des années Fulci, et, de l’autre, des témoins français des années Grand Rex. Parmi ceux-ci, Alain Schlockoff, bien sûr, organisateur du Festival de Paris sans lequel Fulci n’aurait pas été tout à fait Fulci ; Christophe Gans, pour qui il faudrait inventer le mot dialectique si celui-ci n’existait déjà dans la langue française (pas une phrase où il ne tente de démontrer à quel point tout ce qui fait Fulci peut se prêter à deux interprétations contradictoires) ; Benoît Lestang, aujourd’hui maître ès effets spéciaux dans presque tous les films français qui en incluent (il raconte comment, à l’âge de quatorze ans, il obligea sa pauvre mère à l’accompagner au Festival du Rex pour y voir, sauf erreur, Psychotronic Man), et notre collaborateur Christophe Lemaire (qui évoque avec une étonnante précision certains grands soirs du Festival). Du côté italien, Claudio Argento, frère de Dario, Dario Argento lui-même, Luigi Cozzi, Ruggero Deodato et quelques autres s’interrogent sur les rapports entre la littérature et le gore dans le cinéma italien, sur les conditions économiques qui, à l’époque, ont pu amener des films comme ceux de Fulci, et sur la décadence du genre.
Gouyette traite tous ces sujets avec un jansénisme bressonien. « J’ai voulu, dit-il, filmer uniquement des yeux et des voix. » Dans un sens, il a raison. Sous le montage apparemment très plat de ces différentes interviews se construit insensiblement un suspense qui débouche sur la condamnation sans appel des derniers développements du cinéma d’horreur. Gans et Pascal Laugier expliquent calmement pourquoi des films à la Scream, dans lesquels l’intelligence suprême consiste à montrer qu’on n’est pas dupe du genre qu’on prétend perpétuer, ne les amusent guère. Mais il est à redouter que cette pédagogie vertueuse, si efficace qu’elle puisse être in fine, ne touche que les convaincus. Les kids qui se seront aventurés à acheter ces DVD comprendront-ils bien l’émotion de ces messieurs d’un certain âge et ne passeront-ils pas à autre chose au bout de quelques minutes ?

FULCI ONE

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