REPÊCHAGE 2: TRADUTTORESSA, TRADITORESSA? JOSÉE KAMOUN: DE LA MUSIQUE AVANT TOUTE CHOSE.

Puisqu’on parle beaucoup en ce moment du roman de Richard Ford Canada et de sa traductrice Josée Kamoun, nous reproduisons ici  un article (publié à l’origine sur un site aujourd’hui disparu) sur le travail accompli par celle-ci quand elle traduisait Philip Roth. Lorsqu’elle parle aujourd’hui de sa traduction du texte de Ford, elle évoque les accords de Ry Cooder pour Paris, Texas de Wenders, mais l’on verra que, déjà à propos de Roth, elle recourait à des comparaisons musicales pour définir sa « mission ». Tout le reste est littérature.

Retraitement de texte

« Voix française » de Philip Roth depuis Pastorale américaine, Josée Kamoun a récemment retraduit la Contrevie.

LA BETE QUI MEURT

Philip Roth ne parle pas français. Philip Roth ne lit pas le français. Plus largement, Philip Roth a une culture gréco-latine plutôt mince, puisque, lorsqu’il s’est risqué à citer Homère au début de la Tache, il a fallu que des amis européens lui signalent qu’il s’était quelque peu embrouillé dans sa citation.

Et pourtant, Roth suit de très près tout ce qui touche à la traduction de ses œuvres, au point que Josée Kamoun, responsable de la version française de la Bête qui meurt et de Parlons travail, s’est surprise à lui dire un jour : « Je fais une confiance totale à votre anglais. Alors, soyez gentil, faites une confiance totale à mon français, et tout ira très bien. » Roth a immédiatement mis un terme aux hostilités en déclarant avec un large sourire : « J’ai enfin réussi à vous mettre en colère ! », et il est de façon générale d’une extrême courtoisie à l’égard de sa traductrice — « Je peux l’appeler ou lui envoyer des fax quand je veux ; il répond toujours de manière très circonstanciée à mes questions », explique celle-ci —, mais cette disponibilité est justement due à l’attention qu’il porte à la version française de ses œuvres.

Il trouve le temps de s’en occuper grâce à ses étonnantes capacités d’organisation. Roth est un peu à la littérature ce que Woody Allen est au cinéma. Quand sort un de ses livres, il est déjà en train de terminer le suivant. « Un jour, raconte Josée Kamoun, il m’a dit qu’il venait de commencer un roman et qu’il l’aurait terminé dix-huit mois plus tard. Son professionnalisme est tel que, à deux ou trois semaines près, il l’avait terminé dix-huit mois plus tard. Un métronome ! » L’emploi du temps de Roth est donc rempli, mais remarquablement organisé, et certains jours sont réservés à l’avance pour la mise au point définitive des traductions.

Quant à sa méconnaissance du français, elle n’est pas rédhibitoire, dans la mesure où, comme l’explique Josée Kamoun, le caractère le plus essentiel de la prose rothienne est sans doute son tempo. « Par exemple, le tempo de la Bête qui meurt se différencie de celui des romans précédents par le fait que l’inaccessibilité de l’objet de la passion se marque par une espèce de ralenti cinématographique qui semble conduire à un arrêt sur image… qui ne viendra jamais, si ce n’est, peut-être, dans la description du tableau de Modigliani. »

Pour chaque livre, Josée Kamoun passe une semaine à New York. Semaine durant laquelle elle rencontre Roth chaque jour pour qu’il éclaire certains passages difficiles. A l’issue des séances consacrées à la Tache, l’auteur invite la traductrice à dîner dans sa pizzeria-cantine, pour la remercier de ses bons et loyaux services. Enhardie par ce signe de reconnaissance officielle, la traductrice sollicite une faveur : l’auteur voudrait-il bien lui lire à haute voix le passage qu’elle préfère dans la Tache ? « Il a bien voulu le faire, et j’ai été contente et très émue en l’entendant. »

L’expérience n’a pas dû être si éprouvante pour le récitant puisque, lorsque, deux ans plus tard, arrive la semaine de brainstorming consacrée à la Bête qui meurt, c’est lui qui prend les devants : « Je vous propose de vous lire trente pages du livre chaque jour pendant six jours. En échange, vous me ferez entendre les vôtres. » Roth est debout et marche quand il lit sa prose. La traductrice, qui doit jeter simultanément un coup d’œil sur la v.o. et sur sa v.f., ne peut se permettre cette mobilité. Elle préfère rester assise en tailleur sur le sol.

En même temps que la Bête qui meurt et que Parlons travail est sortie une traduction nouvelle, également due à Josée Kamoun, de la Contrevie. S’il n’est pas rare qu’on retraduise Shakespeare, il est exceptionnel qu’on retraduise un auteur contemporain, de son vivant. « Les traductions sont un peu comme des mises en scène de théâtre. Une traduction, comme dirait Genette, n’est jamais qu’un paratexte, et rien n’empêche d’imaginer qu’on puisse proposer quatre traductions différentes d’une même œuvre dans l’année, même si, c’est vrai, les maisons d’édition ne sont guère prêtes à se lancer dans ce genre d’aventure… Il faut qu’une nouvelle traduction apporte vraiment quelque chose. Ce qui s’est passé avec la Contrevie, c’est que, quand ce livre est sorti pour la première fois, Roth était encore un auteur assez peu connu. Et le premier traducteur a été amené, comme c’est souvent le cas quand on traduit un écrivain nouveau, à trahir un peu son ton pour le rendre plus accessible au public français. Mais cette opération, si louable soit-elle, avait entraîné un certain nombre de contresens. »

Roth est-il difficile à traduire ? Et Roth, si souvent si mâle, n’est-il pas particulièrement difficile à traduire lorsque le traducteur est une traductrice ? « Vous avez raison de poser cette question, répond Josée Kamoun. Un traducteur est un peu comme un acteur. Il vit des tas de vies qui ne sont pas la sienne et cela lui procure une jouissance intense, d’autant plus intense que ces autres vies sont plus éloignées de la sienne. Je suis protéiforme. J’ai un ego à géométrie variable. Et, au risque de vous surprendre, ce que j’ai eu le plus de plaisir à traduire dans la Tache, ce sont les monologues du vétéran du Vietnam. Maintenant, c’est vrai, Roth est très mâle, dans son rapport au plaisir par exemple. Et j’ai trouvé particulièrement odieux dans la Bête qui meurt le passage où, la seconde amie du narrateur ayant découvert un tampon périodique de la première, le narrateur s’en sort et commente ainsi, en substance, la manière dont il s’en sort : “ C’est formidable ! Elle ne m’a pas quitté à ce moment-là. Elle ne m’a quitté que plus tard, lorsque je lui ai demandé de le faire. ” Je n’ai pas manqué de dire à Philip Roth ce que je pensais de cette attitude si spécifiquement masculine…

« Les difficultés qui se présentent au traducteur face aux textes de Roth tiennent au fait que c’est un auteur conceptuel. Il peut lui arriver d’être journaliste, de céder à une certaine verve, d’être même un peu approximatif. Mais, lorsque, par exemple, il crée des mots — la chose est assez rare, mais, quand elle se produit, elle est très importante —, il faut se méfier, car, avec les concepts, les faux amis se multiplient de l’anglais au français… »

Le traducteur peut-il jamais résoudre son drame existentiel et quotidien qui est qu’il est le premier à savoir que l’entreprise dans laquelle il s’engage est une entreprise désespérée ? Et Josée Kamoun le sait mieux que personne, elle qui a accompli il y a vingt ans ses premiers vrais pas de traductrice littéraire en acceptant de traduire, d’essayer de traduire Fishboy, une longue prose poétique de Mark Richard face à laquelle plusieurs traducteurs aguerris avaient déclaré forfait. Elle répondra par une anecdote : « Un jour, lors d’un concert donné par des élèves au Lycée Henri IV [où elle a longtemps enseigné l’anglais, en classes préparatoires], s’est présentée une jouvencelle annonçant qu’elle allait interpréter l’Appasionata de Beethoven. J’ai éprouvé en la voyant un sentiment d’attendrissement. J’ai failli lui dire : “ Ma pauvre, tu ne sais pas à quoi tu t’attaques. Tu ne peux même pas embrasser le clavier ! ” Elle s’y est mise, et, en un sens, j’avais raison : la tâche était au-dessus de ses forces. Mais, en même temps, elle était tellement dedans, elle faisait cela avec une telle rage que j’en avais le frisson. Eh bien, je dirais que Roth et moi, c’est un peu pareil… »

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