CHANSON D’HIVER

ENSEIGNEMENT SUPÉRIEUR <> Les cinq ou six personnes qui ont la bonté de suivre régulièrement ce blog se sont peut-être demandé pourquoi je restais silencieux si longtemps. Je pourrais répondre que j’ai publié un certain nombre d’articles sur des sites amis, mais cela n’explique pas tout. A vrai dire, si je n’ai pas alimenté ces colonnes depuis plusieurs semaines, c’est la faute de Monsieur le Ministre de l’Éducation. Je me suis en effet trouvé en proie à une crise d’aquabonisme aiguë lorsque j’ai lu la phrase suivante (fidèlement reprise dans Libération) dans sa lettre aux enseignants : « La prévalence du suicide chez les jeunes homosexuels est cinq fois supérieure que chez les jeunes hétérosexuels. » Oui, supérieure que. J’entends bien que Monsieur le Ministre n’a pas écrit ce texte — il a bien d’autres chats à fouetter — et qu’il s’est contenté de le signer. Mais n’aurait-il pas pu le relire ? Ou ne pourrait-il pas au moins choisir des collaborateurs un peu moins illettrés ? Je me suis senti tout d’un coup devenir Don Quichotte : oui, à quoi bon toutes ces remarques linguistiques qui constituent l’essentiel des notules que je présente ici si les gardiens du temple eux-mêmes sont des mécréants ? Je n’ai même plus envie d’ironiser sur ce prix Roland Dorgelès (censé récompenser les journalistes qui manient correctement la langue française) attribué à Stéphane Bern, maître dans l’art d’enfiler les clichés.

Mutatis mutandis, j’ai revécu ce moment douloureux où, dans ma carrière de professeur, je me suis rendu compte que les « perles » des élèves, même les plus aberrantes, ne m’amusaient plus du tout. Bien sûr, the blog must go on, mais je me demande si je ne vais pas devoir me coller désormais un nez rouge de clown pour avoir l’air convaicant. Ou, tout simplement, convaincu.

FRANCE, MÈRE DES ARTS… <> Quand, sur France Inter, aux petites heures du jour, une journaliste indique que le « nom de code » du Pape sur Twitter sera Pontifex, Éric Delvaux, qui lui donne la réplique, s’écrie : « On dirait un nom de médicament. » Tant d’esprit, tant de finesse, tant de culture en si peu de mots ! Toutes les qualités de la presse française sont là.

Sur France Musique, une présentatrice ricane lorsqu’elle cite un morceau intitulé Crépuscule du soir. Pour justifier son ricanement, elle dénonce l’inanité de ce pléonasme. Qui voudra bien lui expliquer qu’il existe aussi en français des crépuscules du matin ?

KRISTELMais, il est vrai, tout cela n’est pas pire que la manière dont a été annoncée quelques semaines plus tôt, sur France Inter encore, le rachat de l’entreprise (on me permettra de préférer ce terme à « franchise ») Star Wars par Disney : « Onc’ Picsou rachète Dark Ouador [sic]. » Dieu sait si Star Wars m’ennuie — j’ai même dû sauter l’un des épisodes de cette hexalogie —, mais la lecture de n’importe quel ouvrage sur George Lucas montre quel travail, quelle ténacité, quelle dévotion ont été nécessaires pour la construction de son empire. Lucas n’a pas construit une mythologie par hasard : avant d’échafauder sa saga, il avait avalé pendant des mois d’innombrables ouvrages sur les mythes et les religions de notre planète. L’Onc’ Picsou et les sous ne sont venus qu’après.

Même goût exquis dans l’annonce de la mort de Sylvia Kristel. Unanime refrain, très bref : on réduit la carrière de la défunte à la série des Emmanuelle et on précise qu’elle se droguait. Or, là encore, quiconque s’est penché un peu sur la biographie de cette comédienne sait bien que les choses étaient bien plus complexes. Et, au-delà de son cas personnel, on eût pu s’interroger sur la nature même du film qui l’avait fait connaître. Car on commet partout une erreur historique à propos d’Emmanuelle. On veut voir dans ce film de Just Jaeckin l’origine de la vogue des films X qui allaient suivre, mais il marqua plutôt la fin d’une ère. Jaeckin se faisait traiter de « dégonflé » par ses producteurs quand il leur envoyait ses rushes. Ils ne comprenaient pas pourquoi il filmait flou. Ils auraient voulu quelque chose de plus épicé. Jaeckin tint bon et préféra, la plupart du temps, se contenter de suggérer. Je ne suis pas sûr qu’Emmanuelle soit une grande œuvre — j’inclinerais plutôt à penser le contraire —, mais ce film contient au moins ce sans quoi il ne saurait y avoir de grande œuvre — une contradiction interne.

L’HOMME QUI RIT <> Puisque l’avènement de François II semble avoir amené une reviviscence du culte de François Ier, signalonsGapG qu’on trouve, à la fin du livre de souvenirs de Pascal Jardin intitulé Guerre après guerre, une postface d’un dénommé François Mitterrand qui nous assure qu’il n’a jamais lu d’ouvrage aussi drôle. Il y a de quoi rire, en effet : Pascal Jardin consacre l’essentiel de son livre à évoquer la mémoire de son père, Jean Jardin, haut fonctionnaire, sans jamais préciser que celui-ci avait été, entre autres, l’organisateur de la rafle du Vel d’Hiv.

M&SPALM SPRING <> Remarque récurrente chez les vieux anglophiles fidèles à Marks & Spencer à propos du magasin des Champs Élysées : « C’est bien petit par rapport au M&S qui se trouvait dans les années soixante-dix en face des Galeries Lafayette. Et le rayon alimentation (celui-là même qui suscite la curiosité des foules snob, du fait de son coûteux exotisme) se limite à quelques mètres carrés. » Sans doute y a-t-il différentes raisons derrière ce choix, mais l’une d’entre elles n’est-elle pas le désir d’éviter qu’on ne se penche d’un peu trop près sur la composition des produits vendus ? Sur l’emballage des digestive biscuits, le second ingrédient mentionné, juste après la farine, est l’huile de palme. En France, Nutella contient toujours de l’huile de palme, mais Nutella a publié des pages entières dans les journaux pour expliquer que cette huile n’était pas le poison dénoncé par les nutritionnistes. Superbe des Britanniques : on continue sur sa lancée tout en ne disant rien. Les Anglophiles verront là une manifestation d’indépendance et de courage ; les Anglophobes le signe d’un mépris très anglais à l’égard d’autrui.

quadri01QUADRATURE DU CERCLE <> Cet ancien élève, qui a vieilli et qui a deux filles, me dit son désarroi. La plus jeune ne jure que par son institutrice, et tout ce que celle-ci dit a valeur d’Évangile ; malheureusement, elle leur a raconté, entre autres, qu’un quadrilatère était une figure composée de quatre côtés égaux, et avec, qui pis est, quatre angles droits. Mon ancien élève est allé voir l’institutrice pour la prier d’être un peu plus prudente et un peu plus exacte dans ses définitions — que pouvait-il faire d’autre ? Mais j’ai le sentiment que son intervention est quelque peu inutile. Si cette professeureuh des écoles a été capable de sortir une bourde de cette envergure (et deux ou trois autres que j’ai oubliées), elle en a sans doute tout un stock dans sa besace, et je crains fort qu’à son âge, elle ne soit incurable. J’enrage quand j’entends parler de la formation des professeurs, tant je trouve cette idée creuse. Car cette formule recouvre deux catégories différentes, mais toutes deux fort peu transmissibles. Il y a d’abord le bon sens : je pense à cette collègue qui s’était vantée d’avoir chambré un élève en plaisantant sur son nom de famille ; fallait-il vraiment la former pour lui expliquer que ce genre de coup bas était interdit ? Cas désespéré, donc. L’autre catégorie nous ramène à notre institutrice : ce ne sont pas tant les connaissances, c’est la rigueur qui chez elle fait défaut. Or la rigueur ne s’apprend pas — ne s’apprend plus à vingt-cinq ou à trente ans. Si elle l’avait apprise en tant qu’élève, elle l’aurait en tant qu’enseignante. Je sais bien qu’en disant cela, je me borne à diagnostiquer un mal sans proposer le moindre traitement. Mais, si j’avais une suggestion à faire, je dirais que, dans un premier temps, il vaudrait mieux supprimer que créer soixante-trois mille postes dans l’enseignement.

BOUM <> La version du poème Chanson d’automne par Charles Trénet m’avait toujours semblé être une abomination sirupeuse. Jeverlaine-paul-verlaine-charles-trenet-partition-originale-1941-partition-et-songbook-871046575_ML découvre, en la réentendant à la faveur d’une émission consacrée à l’exposition Verlaine emprisonné, que le texte n’est même pas exact. Trénet a remplacé « Blessent mon cœur » par « Bercent mon cœur ». Il lui avait sans doute échappé que, dans l’art poétique de Verlaine, « l’indécis au précis se joint ».

PLUME, PLUME, TRALALA <> A Jérôme Garcin, qui ne peut s’empêcher d’employer un ton ricanant quand il prononce le titre du film de Spielberg Lincoln, j’oppose pour me consoler ce jugement d’une journaliste anglo-saxonne : « Spielberg est le seul cinéaste qui soit capable de vous faire éprouver une émotion lorsqu’un personnage prononce un discours dont tout le monde connaît d’avance l’issue. » Mais il est certainement très difficile pour Jérôme Garcin d’accepter un tel miracle, puisqu’il est persuadé que l’intérêt de tout film se résume à son dénouement.

the-amazing-spider-man-the-amazing-spider-man-04-07-2012-03-07-2012-3-gFOREVER YOUNG  <> J’ai beaucoup de mal à écouter les discours de certains de nos hommes politiques, car, en les voyant, je ne puis m’empêcher de penser à Sally Field. Pourquoi Sally Field ? Parce que, comme le montrent The Amazing Spider-Man ou Lincoln, elle n’a pas peur, elle, contrairement à eux, d’interpréter des personnages de son âge.

WORDS, WORDS, WORDS <> Il y a deux ou trois semaines, à l’occasion de l’anniversaire de la mort de Robert Brasillach, échanges nourris entre différents intervenants, sur un site littéraire auquel je participe, à propos du côté expéditif du procès au terme duquel il fut condamné à mort. Mais il me semble qu’on mélange deux choses. La mort de Brasillach ne me réjouit en aucune manière ; chaque jour qui passe renforce mon scepticisme sur tout, mais me conforte dans l’idée que la seule valeur indiscutable reste en tout état de cause la vie (et je pense à la fameuse scène de Blade Runner dans laquelle le réplicant sauve la vie de son adversaire tout simplement parce qu’il aime la vie en général[1]). En revanche, la question de la culpabilité de Brasillach ne mérite même pas d’être posée. S’il avait été boucher ou livreur de pizzas, on eût pu penser que certaines des choses qu’il avait écrites dépassaient sa pensée. Mais il était élève de l’École Normale Supérieure. Mais il savait traduire du grec. Mais il était écrivain. Mais il représentait l’élite culturelle de la France. Mais il savait — ou était censé savoir — le sens des mots. Et considérer comme nuls et non avenus certains propos qu’il avait pu tenir aurait été, d’une certaine manière, la négation des valeurs qu’il prétendait lui-même défendre. C’eût été, finalement, le condamner à mort d’une autre manière. « Car le mot, c’est le verbe, et le Verbe, c’est Dieu », avait dit le père Hugo, qui avait, lui, le sens de sa mission.

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L’ŒIL BLEU DE NEWMAN <> J’avais un très bon souvenir de Verdict, de Sidney Lumet, avec Paul Newman, mais je n’avais pas trop envie de revoir ce film, car je craignais qu’une seconde vision ne souligne ses aspects fabriqués. De fait, il y a un certain nombre de boulons un peu gros dans la construction de l’intrigue. Mais il y a cette scène extraordinaire dans laquelle Newman, avocat, entreprend, sans révéler qui il est, d’embobiner une ex-infirmière qui pourrait témoigner en faveur de son client. Malheureusement, celle-ci découvre d’où il vient et comprend tout en apercevant le billet d’avion qui dépasse de la poche de sa veste. Newman s’interrompt. Silence de part et d’autre. Regards. Newman se remet à parler, mais simplement pour dire : « Will you help me ? » Faire basculer toute l’intrigue à partir de cette simple question dans un film « de procès » qui, par la force des choses, est rempli de paroles et de discours, voilà qui n’est pas loin de me tirer des larmes.

WHEN I AM 64 <> J’appelle mon voisin du dessus, latiniste comme moi, pour lui dire que c’est Catulle qui vient de sortir en version latine à l’Agrégation interne de Lettres classiques (« interne » = réservée aux gens qui sont déjà enseignants depuis un certain nombre d’années). « Ils n’ont quand même pas donné le 64 ? » me demande mon voisin. Mais si, mon grand, ils ont donné le 64, puisque le poème 64 de Catulle est le seul d’où l’on puisse extraire un ensemble de quarante vers apte à constituer une version. Inutile, donc, de préciser à quel point l’égalité des chances a été respectée cette année dans cette épreuve… On peut donner chaque année une version de Cicéron sans la moindre hésitation : Marcus Tullius a écrit tant et tant de pages qu’il offre à lui seul un corpus infini. Mais les candidats qui, pour une raison ou pour une autre, s’étaient penchés sur Catulle s’étaient forcément arrêtés sur le 64. Comme d’habitude, Dieu reconnaîtra les siens.

BROKEN FLOWERS <> Longtemps, j’avais soigneusement évité d’acheter et de lire le livre publié par Nadine Trintignant quelque tempsmarie-trintignant après la mort de sa fille, me doutant bien que ce genre d’ouvrage défie tout jugement. Mais je l’ai revu sur un présentoir il y a quelques jours et j’ai fini par céder. Et je l’ai lu. Je ne m’étais pas trompé : Ma fille, Marie échappe à tout commentaire, ne serait-ce que parce que, à bien des égards, ce n’est pas exactement ce que l’on pouvait attendre. Mais je dirai quand même que cette lecture m’a fait comprendre ce que je n’avais pas compris il y a dix ans, à savoir l’espèce de contrariété boudeuse manifestée par un ami journaliste qui avait interviewé plusieurs fois Marie Trintignant et qui semblait donc, très curieusement, lui en vouloir rétrospectivement. Elle l’avait convaincu qu’on pouvait élargir à volonté le sens du mot famille, avoir des enfants de plusieurs pères différents et maintenir une harmonie avec tout le monde. Cette nouvelle version du De Amicitia se brisait tout d’un coup. Et pour mon camarade, qui au demeurant ne voulait même pas savoir qui était responsable de quoi, cette sinistre victoire de la réalité sur le rêve était insupportable.

RHYTHM’N’BLUES <> Le question des rythmes scolaires m’ennuie et m’agace. Bien évidemment, il ne faut pas faire n’importe quoi avec l’emploi du temps, et j’ai toujours eu la plus grande admiration pour les élèves que je prenais à 16h. pour deux heures de latin et qui avaient déjà sept heures de cours dans le buffet. Mais derrière ce débat sur les rythmes, qu’il s’agisse des petites classes ou des grandes, il y a implicitement cette idée que l’école est, par définition, un monde où l’on s’ennuie. Faites faire aux élèves des choses qui les intéressent, et l’on verra s’ils se fatigueront aussi vite. La vérité, c’est que certains enseignants sont déjà fatigués eux-mêmes avant de commencer leur cours, puisque ce dont ils vont parler ne les intéresse pas. La question qui se joue ici dépasse de loin le cadre de l’école. C’est celle des rapports qu’un individu peut entretenir avec son métier.

COOL LOOK <> Je n’ai pas une vénération particulière pour la Société des Agrégés, mais je ne saurais qu’approuver ses protestations contre la dernière campagne de « recrutement » de l’Éducation nationale. L’image de l’enseignant qui se dégage de celle-ci est celle d’un type qui vient tout juste de terminer son jogging. Je ne demande pas à mes collègues d’exercer leur métier en costume trois pièces, mais je voudrais quand même qu’ils débarquent sur leur lieu de travail autrement que sous la forme d’un boy-in-ze-hood.


[1] A l’inverse, je hais le roman de Béatrix Beck Léon Morin, prêtre, où l’on peut lire (entre autres) la phrase suivante, prononcée par Morin lui-même : « Le prêtre qui absout et le peloton qui exécute sont nécessaires tous les deux. » Soit dit en passant, le film de Melville est à peine meilleur. La légende dit que Belmondo jouait au football entre deux prises en gardant sa soutane. Moi, ce qui m’ennuie, c’est qu’il semble continuer à jouer au ballon sur l’écran.

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