
REPLATRAGE <> Loin de s’extasier devant la ressortie en 3-D de la Menace fantôme, numéro 4, donc numéro 1 (les aficionados m’auront compris) de la Guerre des étoiles, Éric Neuhoff saisit cette occasion pour dénoncer tranquillement, mais méthodiquement, George Lucas comme le grand fossoyeur du cinéma contemporain. Et il n’a pas tout à fait tort. On connaît l’histoire : après la première Guerre des étoiles (épisode désormais intitulé Un Nouvel espoir), Lucas eut la mauvaise surprise d’apprendre que l’exploitation des produits dérivés avait rapporté autant, sinon plus, que le film lui-même. Ce n’était pas une mauvaise nouvelle en soi. Mais c’en était une dans la mesure où le contrat qu’il avait signé stipulait que tous ces droits dérivés tomberaient dans l’escarcelle de la société de distribution.
Lucas s’est évidemment bien rattrapé depuis et a su ajouter toutes les clauses garantissant ses intérêts, mais il a ouvert la porte à tous ces films qu’on ne fait pas pour eux-mêmes, mais pour ce qu’ils pourraient rapporter via les spinoffs — t-shirts, objets en peluche, bandes dessinées, et tutti quanti. Certes, il serait bien naïf d’imaginer que l’art, surtout quand il s’agit de l’industrie cinématographique, puisse échapper à la matérialité, mais celle-ci ne saurait être son alpha et son oméga. L’un des pires films de Jean-Paul Belmondo est le Guignolo. L’histoire raconte qu’il avait été entièrement monté par un producteur pour rentabiliser un projet d’affiche réalisé à l’origine pour un autre film…
Je ne saurais dire si Lucas est le grand fossoyeur du cinéma contemporain (encore que, quand on voit Indiana Jones et le royaume du crâne sans cerveau, on puisse se poser certaines questions), mais je crois surtout qu’il est en train de devenir son propre fossoyeur. Venues de quelqu’un qui, sauf erreur, a fait de solides études de cinéma, certaines de ses déclarations sont atterrantes. Il explique que la transmutation de son film en 3D s’apparente au sentiment qu’on éprouve en voyant un film en couleur juste après avoir vu un film en noir et blanc. Et John Knoll, son monteur, assène l’argument suivant : « C’est plus réaliste en couleur. » Pauvres niais. N’ont-ils pas encore compris que l’art est l’alliance d’un sujet et d’un style ? Allez donc demander à Woody Allen s’il en envie de « coloriser » les films qu’il a choisi de tourner en noir et blanc. Ombres et brouillard en couleur ? Allons donc. Quant au réalisme, il serait temps de comprendre que c’est essentiellement une affaire de convention. Les vieux schnocks comme moi qui ont commencé par voir à la télévision les actualités en noir et blanc ont souvent l’impression que la couleur est un ajout qui enjolive et déforme la réalité. C’est ce qu’avait pertinemment expliqué David Puttnam, producteur de Mission et des Chariots de feu.
Si Lucas compte désormais donner un sens à sa vie en 3D-isant ses deux trilogies, let it be. Mais le relief va-t-il vraiment améliorer le look des pots de yaourt dont il s’était servi pour construire les parois de certaines coursives dans les vaisseaux du premier Star Wars ?
Aux dernières nouvelles, la ressortie de la Menace fantôme est un bide. Lucas doit de nouveau se poser l’une de ses questions-phares (si l’on en croit le journaliste américain Peter Biskin) : « Pourquoi le public est-il aussi bête ? »
TRANSGENRE <> Il écrit dans le Figaro. Il a droit à une photo devant chacune de ses chroniques (c’est dire à quel point il doit être important). Il a un ton satisfait qui montre qu’il se prend pour le Saint-Simon du XXIe siècle. Et il ignore que le mot mémoires est masculin quand il désigne un livre de souvenirs. Mais c’est un homme avisé et il a raison d’écrire pour le Figaro : en ces temps de vaches maigres pour les journalistes, il convient, comme disait Roger Hanin dans le Coup de sirocco, d’aller chercher l’argent là où elle est.
MAIS QU’EST-CE QU’ELLE A, SA GUEULE ? <> Information fracassante (sur un flux) : « L’autorité britannique de régulation de la publicité a interdit une publicité pour la presse magazine du groupe français de cosmétiques L’Oréal faisant la promotion d’une crème anti-rides avec une photo jugée trompeuse du visage de l’actrice britannique Rachel Weisz. » C’est très bien, tout cela, mais quid des affiches de Johnny, que ce soit pour ses concerts ou des lunettes ? On croirait qu’il a trouvé encore mieux que Faust pour échapper aux ravages du temps.
INCARNATION <> Sur France Inter, Olivier Py ne comprend toujours pas pourquoi il doit quitter l’Odéon — d’ailleurs, on ne lui reproche rien —, mais, passé ce premier mouvement de mauvaise humeur, il se livre à quelques réflexions sur le travail du comédien. Dire les mots, c’est facile. Même les dire sur un ton juste, c’est facile. Mais là n’est pas le plus important : le comédien ne doit pas dire les mots, il doit devenir les mots. Je n’ai aucun mal à le comprendre : j’ai passé l’essentiel de mon temps à expliquer à mes élèves qu’on ne traduisait pas du latin en traduisant, mais en se plongeant dans le texte original, de manière quasi-hypnotique. Après, le reste — autrement dit la transposition d’une langue à une autre — suit. Mais j’ai toujours précisé que j’avais emprunté cet excellent principe à un antique peintre bouddhiste (sans doute mythique, mais peu importe), qui avait résumé l’essence de son travail dans la formule suivante : « Si tu veux peindre un bambou, commence par devenir ce bambou. »
Étudiants traducteurs, si vous voulez voir un parfait catalogue de tout ce qu’il ne faut pas faire quand on traduit, lisez donc régulièrement le best of du New York Times généreusement offert, en français (?), chaque semaine par le Figaro. Rien n’est à proprement faux, mais tout sonne faux, à commencer par les titres, parce que la fine équipe qui traduit cela (avec l’aide d’ordinateurs ?) semble ne jamais se poser la question de savoir ce qu’on aurait dit en français en traitant tel ou tel sujet. Juste un exemple : « Les ouvrages de bienséance de Dale Carnegie et Emily Post reparaissent dans des éditions modernisées. » Sujet, verbe, complément. Rien à dire, donc ? Mais si, au contraire ! Le français s’ennuie face à cette duplication plate de la réalité. Il lui faut des idées, donc uniquement des noms. Un secrétaire de rédaction gaulois aurait spontanément écrit : « Réédition, dans une version revue et corrigée, des manuels de savoir-vivre de Dale Carnegy et Emily Post ».
JOUR DE FÊTE <> Le remplacement il y a quelques années du verbe consacrer par le verbe dédier a été si brutal et si incongru qu’on pouvait raisonnablement penser qu’il ne durerait pas. Mais il est visiblement entré dans les mœurs. On ne lit pas dans un journal un article consacré à l’élevage des moutons mérinos, mais un article dédié à l’élevage des moutons mérinos. On ne parle plus d’espaces réservés — on n’aurait même pas dit « consacrés » — aux fumeurs dans les lieux publics, mais d’espaces dédiés aux fumeurs. Si j’étais fumeur, je serais mal à l’aise en lisant une telle formule, car le mysticisme qu’elle implique m’inciterait à penser que je suis déjà mort. Et quand on évoque tout à l’heure devant moi une conférence dédiée à Albert Einstein, j’imagine tout de suite qu’elle portait sur un sujet qui n’est pas précisé, mais qui avait été traité en l’honneur du grand Albert. Complication inutile : il s’agissait simplement d’une conférence sur Einstein. On pourra toujours répondre que toute la part de foi qu’on associe normalement à dédier devait aussi se trouver à l’origine dans consacrer. Les temps changent ? En tout cas, les mots s’usent…
Un autre glissement du même ordre se fait jour, mais beaucoup plus choquant puisqu’il constitue un véritable contresens. Là où l’on commémorait, maintenant on fête. Je viens d’apprendre aujourd’hui, à l’occasion de l’inauguration d’un centre culturel juif, que « nous allons fêter dans quelques semaines les soixante-dix ans de la rafle du Vel d’Hiv ». Eh bien, moi, je refuse de fêter ces soixante-dix ans.
De la même manière, je ne puis m’empêcher d’éprouver un certain courroux lors d’une cérémonie qui compte pourtant parmi les plus émouvantes que je connaisse. Chaque année, le Lycée Molière rend hommage à la mémoire des élèves juives déportées et mortes pendant la Seconde Guerre mondiale. Les élèves d’aujourd’hui voient sans doute la chose d’assez loin, car ce passé qui s’éloigne chaque jour un peu plus doit les conduire à penser qu’on leur parle de très vieilles dames, alors qu’il s’agi(ssai)t de jeunes filles d’une quinzaine d’années, du même âge qu’eux, donc. Cette illusion d’optique est déjà regrettable. Mais ce qui l’est encore plus, c’est la mention gravée au moins sur l’une des plaques commémoratives : « Mortes pour la France ». Il y a dans ce « mortes pour » quelque chose qui sonne comme un consentement volontaire et qui n’est rien de moins qu’une réécriture de l’histoire. A moins qu’on ne donne ici à pour le sens de à cause de.
Nous vivons une époque bizarre, tellement attachée à trouver partout des responsables qu’elle ne dédaigne pas d’imputer le malheur des victimes aux victimes elles-mêmes quand elle a du mal à identifier des bourreaux. Témoin, parmi cent autres, cette notule publiée sur un site d’information : « Un tunnel sous-marin d’une des plus grandes raffineries du Japon s’est écroulé mardi, faisant cinq disparus, ont annoncé les services d’urgence. » Mais non ! Ce n’est pas le tunnel qui a fait cinq disparus (comme l’indique la syntaxe de cette phrase, si on s’en tient aux codes syntaxiques traditionnels) ; c’est son écroulement. Ne comparons pas l’incomparable, bien sûr, mais le tunnel lui-même compte parmi les victimes de la catastrophe.

A TALE OF TWO CITIES <> Sur son site, le Daily Mail annonce à grand fracas la présence d’un supplément « James Bond » (car 007 est arrivé sur le grand écran il y a maintenant exactement un demi-siècle) dans son numéro du dimanche. Quand, le dimanche en question, j’achète le Mail on Sunday dans un kiosque des Champs Élysées, le supplément « James Bond » brille par son absence. Et j’ai envie d’ajouter : bien entendu. Bien entendu, parce que ce n’est pas la première fois que ce genre de chose se produit. Depuis quelques années, le Sunday Times n’est plus flanqué en France de la demi-douzaine de suppléments qu’on trouve en Angleterre, mais se pare d’un unique supplément (Culture) qui est le best of de cette demi-douzaine de portés disparus. Qu’on ne vienne donc pas nous bassiner avec les dangers de la mondialisation galopante. Sans doute existe-t-elle, mais elle ne se déchaîne pas sur tous les fronts. Rappelons que la composition des yaourts Danone n’est pas la même en Angleterre qu’en France, et que les petits pots de baby food vendus en Allemagne contiennent presque tous du chou, quel que soit l’aliment de base, ce qui ferait tiquer beaucoup de nourrissons français.
J’apprends que Sa Majesté Claude Hagège vient de publier un livre dans lequel il entend prouver que l’usage généralisé de l’anglais dans les conventions internationales contribue à limiter la diversité des schémas mentaux sur notre planète. Et je suis content que ce livre existe : c’est au moins un livre dont je sais d’emblée que je ne l’achèterai pas. Est-il si grave d’unifier un peu l’éloquence et la pensée de nos frères humains ? Si Hagège est capable de parler une trentaine de langues, tant mieux pour lui. Mais peu de gens ont le talent et le temps de se livrer à un tel exercice. Moi, quand je vais à Berlin — car il y a de très beaux musées à Berlin —, je suis très content de trouver à côté des tableaux et des statues des cartouches rédigés en anglais. Oui, honte à moi, je suis un pauvre type qui ne parle pas allemand, mais qui, malgré tout, voudrait comprendre certaines choses. Et, certes, toute communication n’est intéressante que si elle communique une différence, mais la transmission ne peut se faire que s’il existe une base composée de certains codes communs. Je suis très frustré quand, à la caisse du supermarché du coin, j’entends devant moi deux ados se raconter en français leurs exploits amoureux. Non pas que je sois jaloux, mais parce qu’ils emploient des mots qui sont dans mon lexique, mais dont je sens bien qu’ils ont chez eux un sens qu’ils n’ont pas chez moi. Ah ! si Hagège pouvait faire la queue à côté de moi dans ce supermarché, sans doute pourrait-il venir à mon secours, comme McLuhan himself vole au secours de Woody Allen dans Annie Hall.
RÉPARTIE <> Je n’aime guère les histoires drôles, mais celle qui suit, judéo-américaine, et que je viens de découvrir me fait vraiment rire.
Le rabbin explique à son auditoire: « N’oubliez pas que, si deux négations peuvent conduire à une affirmation, deux affirmations ne sauraient conduire à une négation. » On entend alors au fond de la salle: « Yeah, yeah. »

INSIDE OUT <> Alain-Gérard Slama, sur France Culture, ne se fie pas trop aux sondages qui donnent et redonnent François Hollande gagnant aux prochaines élections présidentielles. Pourquoi ? Parce qu’il a vu la Dame de fer et qu’il a observé et fait observer que ce film qui marche si bien ne dit pratiquement pas un mot de la politique de Mrs T. et préfère montrer l’énergie de cette femme, y compris dans sa phase alzheimérienne. Nous verrons s’il a raison ou tort, mais cette manière toute holmésienne de chercher des indices sur le palier quand tout le monde s’applique à en trouver dans l’appartement n’est pas pour me déplaire.

SUNSET BOULEVARD <> Me voyant ici et là relever quelques aberrations du système éducatif français, mon collègue Albert Malain, qui tient à garder l’anonymat (donc, comme dans Libération, les noms ont été changés), me propose d’ajouter une pierre à cette vaste cathédrale. Je me borne à copier-coller les lignes vigoureuses qu’il m’envoie.
« On aime ou on n’aime pas José Maria de Hérédia, on en a le droit, moi je n’en suis pas fou. Mais cela n’ouvre pas la voie royale au contresens.
Soir de bataille, vers 9-14 :
C’est alors qu’apparut, tout hérissé de flèches,
Rouge du sang vermeil de ses blessures fraîches,
Sous la pourpre flottante et l’airain rutilant,
Au fracas des buccins qui sonnaient leur fanfare,
Superbe, maîtrisant son cheval qui s’effare,
Sur le ciel enflammé, l’Imperator sanglant.
Sur ces derniers vers, le consensus des commentateurs est total dans les livres scolaires et dans les explications de textes présentes sur Internet : on parle du général à cheval, de l’héroïsme du personnage, quelquefois, pour être plus précis, de l’apparition du général en chef Marc-Antoine, et on va même jusqu’à préciser que ce dernier fut en effet vainqueur des Parthes.
Cela est un non-sens. Hérédia a suivi les cours de l’École des Chartes (1862-1865) et, en matière historique, il n’écrit donc pas n’importe quoi.
On ne peut pas imaginer que le général en chef ait combattu personnellement au cœur de la mêlée au point d’être blessé.
On ne peut pas imaginer qu’au soir d’une victoire, plutôt que de s’être confié à ses médecins, il aille parader « superbe » avec des blessures ouvertes ruisselantes (« un flux ») de sang.
On ne peut pas imaginer, s’il est cuirassé d’airain, qu’il ait été transpercé de flèches.
On ne peut pas imaginer, s’il a reçu des flèches, que celles-ci soient restées plantées dans sa cuirasse ou dans son corps et n’aient pas été retirées.
On ne peut pas imaginer qu’il ait reçu sans trépasser assez de flèches pour en être « hérissé », vision particulièrement ridicule, soit dit en passant.
On ne peut pas imaginer qu’Hérédia soit assez ignorant pour ne pas savoir que « rutilant », surtout pour un latiniste comme lui, signifie « rouge » et que l’airain n’est pas rouge.
On se demande bien pourquoi, la bataille étant terminée, le général pourrait monter un cheval « qui s’effare ».
On se demande enfin pourquoi ce général à cheval pourrait apparaître « sur le ciel ».
Quand j’étais en primaire, on étudiait ce poème, et il était clair pour tout le monde que ce qui apparaît sur le ciel enflammé, rouge, vermeil, pourpre, rutilant, superbe, sanglant, c’est le soleil, personnifié par celui qui l’incarne, le dieu Apollon, décoré ici du nom d’Imperator, dont le cheval cabré fait partie de la représentation traditionnelle, comme le costume romain signalé par la pourpre et l’airain. »
FEU FAUX LAID <> Je n’ai dû lire en tout et pour tout que deux ou trois pages de Drieu la Rochelle, et je m’abstiendrai donc de porter le moindre jugement à son endroit, mais je suis très embarrassé, et renvoyé aux limites de ma pédagogie, quand un de mes anciens élèves, qui se souvient pourtant assez bien de mes cours et avec qui je collabore souvent aujourd’hui sur un site littéraire, entreprend de m’expliquer que Drieu était tout à la fois « un salaud et un immense styliste ». Moi, je suis bossuétiste : oratio serva. Oui, l’éloquence n’est qu’une servante au service des idées. Autrement dit, la même phrase, avec les mêmes mots, pourra être géniale si elle est prononcée par un type intelligent, débile si elle prononcée par un crétin. D’ailleurs, j’ai toujours été exaspéré par ces « bons élèves » qui bannissaient toute forme de répétition parce qu’on leur avait dit en sixième qu’il fallait éviter les répétitions. Il est des répétitions (par exemple celle que je viens de faire à l’instant) qui sont parfaitement justifiées. Les Allemands ne mettent pas le verbe à la fin de leurs phrases parce que leur grammaire leur ordonne de faire de la sorte ; ils le font parce que leur vision du monde — leur âme « allemande » — les conduit à exprimer leurs idées dans cet ordre. Donc, si Drieu (que, je répète, je n’ai pas lu) est un salaud, son style est forcément salaud aussi. Seulement, en France, on croit encore qu’il est interdit de mêler esthétique et morale. Et l’on voit les résultats que ce principe donne dans la littérature française contemporaine : qu’on compare le nombre d’écrivains américains et le nombre d’écrivains français traduits dans des langues étrangères.
SYMPHONIE INACHEVÉE <> Un flux m’informe : « Il y a un an, ils ont déclenché le soulèvement contre le président Ali Abdallah Saleh au Yémen. Mais les jeunes Yéménites ne démantèleront pas leur campement après l’élection de son successeur mardi : pour eux, la révolution n’a réalisé que la moitié de ses objectifs. » Très honnêtement, je ne sais pas vraiment de quoi il retourne, mais ces jeunes gens n’ont visiblement jamais écouté Daniel Cohn-Bendit, qui expliquait dès 1968 — quand il avait leur âge, donc — que le lot de tous les révolutionnaires était d’« être cocu ».

TO BE OR NOT TO BE <> La faute existe déjà depuis déjà deux décennies, puisque le magistral barde Francis Cabrel avait déjà osé glisser dans un de ses chants si bien accentués : « Pour pas que l’on se souvienne ». Monstruosité, bien sûr : le français centrant tout dans une phrase sur le verbe, la seule formule correcte serait « pour qu’on ne se souvienne pas ». Mais je croyais qu’une telle négligence (qui connaît d’ailleurs deux versions : « pour ne pas que » et « pour pas que ») ne dépasserait pas les frontières de la langue orale. Niais que j’étais : voici dans un journal de télévision une pleine page destinée à annoncer une émission très importante sur les risques de voir disparaître de notre planète l’espèce des lions, et sur un fond de lionceaux éclate en caractères gigantesques la formule suivante : « Allumez la télé pour ne pas qu’ils s’éteignent. » C’est un alexandrin. Et, c’est vrai, ce n’en serait plus un si l’on disait : « Allumez la télé pour qu’ils ne s’éteignent pas », mais peut-on pour autant accepter cette licence poétique ? En fait, il est moins question ici de poésie que de philosophie, et si ma fibre de professeur de français frémit de bout en bout en découvrant une pareille faute, ma fibre de professeur de latin vient modérer mes ardeurs guerrières. Le latin en effet, estimant qu’on mentirait si l’on faisait croire à son interlocuteur, ne serait-ce que pendant quelques secondes, que l’on va affirmer quelque chose quand on va en fait nier, place toujours la négation au début de la proposition. Par exemple, on ne dit pas « et il n’est pas venu », mais « et ne pas (neque) il est venu ». Honnêteté morale, donc. Mais l’allemand vous répliquera qu’il existe aussi une honnêteté intellectuelle dont on ne saurait faire fi, et qu’on n’est pas sadique quand on dit : « Je t’aime, non » là où le français dit : « Je ne t’aime pas ». Pour poser le non-amour, il faut d’abord poser l’amour. Sans doute est-ce pour cette raison que Verlaine fait dire à Kaspar Hauser, dans l’un de ses poèmes les plus poignants : « Bien que sans vertu et sans roi, / Et très brave ne l’étant guère, / J’ai voulu mourir à la guerre : / La mort n’a pas voulu de moi. »

CONFRATERNITÉ <> Consultation chez un spécialiste. Notre conversation est interrompue par un appel téléphonique. Je n’entends évidemment que la moitié du dialogue, mais au bout de dix secondes je sais de quoi souffre le patient qui est au bout du film, puisque j’ai eu les mêmes ennuis que lui. La différence entre lui et moi, c’est qu’il semble rechigner à se faire opérer. Comme ce qu’il a — et que j’ai eu — est vraiment très douloureux, je ne puis m’empêcher de dire à mon spécialiste, quand nous reprenons notre conversation : « Il faut qu’il soit vraiment maso pour refuser l’opération. » Et mon spécialiste me répond : « C’est un con. C’est un médecin. » Je crois même qu’il a ajouté : « C’est normal. »
OBSCÉNITÉ <> Un père de famille pris dans un de ces embouteillages traditionnels au début des vacances de février crie son agacement sur RTL : « Ça fait quatre mois qu’on n’a pas pris de vacances ! Alors j’ai vraiment hâte d’arriver sur les pistes. » Vous rendez-vous compte ? Quatre mois ! Quand j’entends des paroles comme celle-ci, je ne suis plus très sûr, n’en déplaise à Montaigne, que chaque homme porte en lui l’image de l’humaine condition.
IMPORT EXPORT <> Elle vient de gagner à un jeu qui devait consister à répondre à une question du genre « Quelle était la couleur du cheval blanc d’Henri IV ? », et l’animateur en profite pour l’interroger sur les beautés de la région où elle vit. Alors elle minaude de plus belle, pour nous expliquer qu’elle est locavore. Ce néologisme est entré solennellement il y a quelque temps dans les plus respectables de nos dictionnaires. C’est un vocable imbécile — puisque n’importe quel linguiste vous dirait que sa morphologie est aberrante —, mais je m’en réjouis, puisque l’idée qu’il exprime est tout aussi bête que lui. Rappelons donc qu’est locavore celui ou celle qui ne consomme que des produits locaux. J’espère pour cette dame qu’elle ne lit que la gazette de son village, qu’elle ne regarde pas les informations nationales, mais uniquement les journaux de FR3, et qu’elle n’achète que des livres écrits par des écrivains de son « terroir » ; et que son électricité est produite par le ruisseau qui doit traverser son jardin
Mais je voudrais en l’occurrence raconter une petite histoire. Il y a quelques décennies, j’enseignais à Paris dans un collège de la rue Championnet. Comme se trouvent dans cette rue les principaux ateliers des bus de la RATP, nous jugeâmes, quelques collègues et moi-même, qu’il ne serait pas mauvais d’y entraîner nos élèves de troisième : cela pourrait éventuellement leur donner des idées pour leur future « orientation ». Nous arrivons. Un P.R. assez jovial nous accueille, nous réunit dans une salle et nous explique, avant que la visite proprement dite ne commence, ce qu’on fait dans ces ateliers. A la fin de son spiche, un élève d’origine étrangère — les élèves de mon collège étaient en majorité d’origine étrangère — lève le doigt : « Monsieur, faut-il être français pour travailler à la RATP ? » « Oui », répond l’autre. « Pourquoi ? » continue mon élève. « Pourquoi pas ? » réplique notre cicérone. Puis commence la visite, qui dure bien deux heures, mais se passe gentiment. A la fin, on piétine un peu dans une cour, en attendant que les troupes se reforment, puisque différents groupes avaient été constitués. Notre maître de cérémonie est de nouveau là. S’approche alors de lui un élève d’origine africaine qui lui demande posément, sans agressivité aucune, si toutes les pièces qui composent les bus de la RATP sont fabriquées en France. Et le même qui avait répondu « Oui » tout à l’heure est bien obligé cette fois-ci de répondre « Non ».
SOPHOPHILE <> En feuilletant un ouvrage sur la carrière de John Cassavetes, je découvre une déclaration de celui-ci dans laquelle, avançant ses origines grecques comme gage de sa compétence, il se livre à un commentaire étymologique du mot philosophie pour expliquer ce qui est au cœur de tous ses films : philo, racine signifiant « amour » ; sophia, « étude, recherche » ; donc, philosophie = recherche de l’amour. Nous ne saurons jamais si Cassavetes, qui était, selon certains témoignages, assez pince-sans-rire, s’est trompé ou a fait semblant de se tromper, mais ce qu’il propose là n’est que du verlan étymologique : la philosophie n’est pas la recherche de l’amour, mais l’amour de la recherche, du savoir. Toutefois, cette inversion semblerait indiquer que Cassavetes n’était pas loin d’être un vrai philosophe, puisque, comme j’ai dû déjà l’indiquer ailleurs, des formules « renversantes » du type « la pensée de la mort, c’est la mort de la pensée » ou « la force de la vie, c’est la vie de la force » ne cessaient de jaillir de la bouche de mes professeurs de khâgne. Le plus atteint par cette manie se nommait Laffin. Ce TOC se calma un peu le jour où il trouva en arrivant sur le tableau : « La philosophie de Laffin, c’est la fin de la philosophie ».

THE END <> Homme de principes, Jérôme Garcin s’empresse de bâillonner tous les critiques du Masque et la plume dès qu’ils font mine d’évoquer la fin d’un livre ou d’un film. Cela gâcherait le plaisir du public. A ceci près qu’une fin n’a aucune valeur en soi, qu’elle s’inscrit dans une construction et qu’elle ne prend son sens que par rapport à ce qui précède. Peu importe que la chère Emma Bovary se suicide. Ce qui compte, c’est de savoir comment elle en arrive là. Ne pas raconter la fin d’une œuvre, c’est donc d’une certaine manière pécher par omission et faire injure à cette œuvre. Et que dire des cas où le dénouement est si subtil qu’il n’est pas mauvais de l’expliquer ? Faux-semblants de David Cronenberg sort actuellement en dvd. L’intrigue de ce film tourne autour de frères jumeaux que leurs jeux pervers conduisent petit à petit vers la mort, même si, évidemment, l’un est moins pervers que l’autre. Regardez attentivement le dernier quart d’heure : progressivement (comme cela avait d’ailleurs été annoncé dans des séquences précédentes), les jumeaux échangent leurs rôles. Cette information, bonnes gens, a été fournie par Cronenberg lui-même, très déçu que ce final twist ait échappé à la sagacité de presque tous les spectateurs.










[Depuis que j'ai écrit les lignes qui précèdent est sortie dans A nous Paris, un "gratuit" distribué dans le métro, une interview de Malkovich dans laquelle il déclare que, alors qu'il y a trente mille manières différentes de prononcer une phrase en anglais, il n'y en a qu'une, et une seule, en français. Nous conseillons à ce délicieux Simplicissimus de jeter un coup d'œil au traité de Milner et Regnault intitulé Dire le vers. Il verra. Ou plutôt il entendra.]




