AVE, CAESAR, MORITURI SALUTANTUR…

24 février 2013

CAMILLE

Alors que Camille redouble avait été nominé dans une quinzaine de disciplines, c’est Amour qui a raflé l’essentiel des Césars. L’histoire d’un vieillard qui tue sa femme (pour la punir d’avoir fait du gringue au prêtre Léon Morin dans sa jeunesse ?), c’est autrement plus sexy que le cas d’une quadra qui, à la suite d’un petit voyage (réel ou fantasmatique, peu importe) dans le passé, se rend compte que son existence n’a pas été aussi malheureuse qu’elle le pensait et qui fait d’une certaine manière revivre les disparus.

            On nous permettra malgré tout de reproduire ici les quelques lignes que nous avions publiées sur Camille au moment de sa sortie[1].

 CAMILLE

Camille redouble, de Noémie Lvovsky, avec Noémie Lvovsky, Samir Guesmi, Yolande Moreau, Michel Vuillemoz, Denis Podalydès.

PLAY IT AGAIN, CAM’.

Eh bien, ô Lecteur, puisque tu es visiblement très intelligent et que tu n’as pas une tête à aller voir un film français intitulé Camille redouble, commençons par la fin et parlons un peu de Proust. L’homme qui, à notre connaissance, a le mieux éclairé Proust, ce n’est pas l’envahissant Tadié et ses centaines de pages de commentaire, c’est le traducteur arabe de la Recherche. Interrogé il y a une vingtaine d’années sur France Culture, ce monsieur — dont nous avons honte d’avoir oublié le nom — « pitcha » la Recherche mieux que personne, d’autant plus lumineusement qu’il ne le fit pas volontairement. On lui avait demandé ce qui avait présenté pour lui le plus de difficultés dans son travail. Il ne parla pas une seconde de la longueur des phrases de Proust — l’arabe est une langue qui n’a rien contre une prose interminable et même entortillée. Non, ce qui l’avait vraiment gêné, c’était l’emploi cataphorique des pronoms — car un tel emploi n’existe pas en arabe. Faut-il expliquer cataphorique ? C’est très simple. De manière générale, un pronom est anaphorique ; autrement dit, il ne fait que reprendre un nom déjà exprimé : « Quand je vis Rémi, je me mis à lui raconter mon histoire. » Mais il peut arriver qu’on lance le pronom avant le nom : « Quand je le vis, je me mis à raconter à Rémi mon histoire. » Proust a un faible pour cette seconde formulation ; Proust aime la cataphore. Mais il faut bien comprendre que ce n’est pas chez lui une coquetterie — c’est en fait le résumé de son système cognitif. Rémi ne devient vraiment, complètement Rémi qu’une fois que je l’ai vu. La fin de la Recherche peut apparaître comme une gigantesque plaisanterie, puisque le narrateur semble découvrir sa vocation d’écrivain quand il vient de pondre déjà… les trois mille pages de la Recherche, mais il est en fait parfaitement sérieux. Pour que ces pages écrites trouvent véritablement un sens, il va maintenant falloir les relire, ou, plus exactement, tout simplement les lire. Il faut bien comprendre le coup de la madeleine : le narrateur ne retrouve pas tant le goût du gâteau qu’il mangeait dans son enfance qu’il le découvre, pour la première fois, dans sa totalité, dans sa vérité. Métaphore, entre autres, de la critique littéraire : la vraie lecture d’un texte arrive après l’analyse de celui-ci. La vraie première fois est la seconde fois.

Bref, Camille redouble.

            Et c’est évidemment, entre autres, la question du redoublement scolaire qui se pose ici. « Faut-il vraiment que mon enfant redouble sa troisième, Monsieur le Professeur ? — Non, Madame, si vous envisagez — et lui présentez — ce redoublement comme la répétition pure et simple de la (mauvaise) année qu’il vient de vivre. Oui, si vous lui expliquez que ce sera pour lui l’occasion de découvrir et de comprendre des choses qu’il a déjà vues, mais qui lui ont échappé. »

*

Un facétieux critique cinématographique britannique a écrit dans le Daily Telegraph qu’il convenait de voir dans To Rome With Love, non pas le plus mauvais film de Woody Allen, mais ses quatre plus mauvais films, puisque, comme on sait, il se compose de plusieurs histoires différentes.

Noémie Lvovsky devrait être aussi malicieuse à l’égard de son propre film. Ne pas se cabrer quand les journalistes lui rappellent que c’est un remake du Peggy Sue Got Married de Coppola, mais leur rappeler que c’est aussi un remake de Trente ans ou rien, de Family Man (avec Nick Cage, neveu dudit Francis Ford), de Big, de Freaky Friday et de bien d’autres choses encore. De Retour vers le futur, bien sûr, la tête que s’est faite Podalydès à la fin du film n’étant pas sans rappeler celle du Doc si cher à Marty McFly. Bref, il conviendrait de rappeler à toute une tranche très paresseuse de la presse française qu’un sujet n’a jamais fait une intrigue et que c’est l’intrigue qui donne son sens au sujet.

Car de quoi s’agit-il ici ? D’un truc que nous avons déjà vu mille fois. Lors d’une soirée de Nouvel An réunissant toute une bande d’ancien(ne)s élèves d’un même lycée, Camille, quadragénaire que vient de quitter son mari parce qu’elle a tendance, entre autres, à croire que toutes ses difficultés peuvent et doivent être noyées dans l’alcool — Camille, donc, tombe dans un très éthylique coma. Le lendemain matin, elle se réveille dans un lit d’hôpital, en assez bonne forme, ma foi. Mais elle ne se réveille pas le lendemain ; elle se réveille il y a vingt-cinq ans. Avec une bizarrerie supplémentaire dans cette situation : ce voyage en arrière ne lui redonne pas l’apparence qui était la sienne dans les années quatre-vingt ; son allure, ses rides, sa cellulite sont celles de la femme de quarante ans qu’elle était encore une seconde avant les douze coups de minuit. Mais ses parents sont « de nouveau » vivants et s’adressent à elle comme si elle était toujours une teenager ; la surveillante générale lui donne trois cents lignes à copier quand elle fait mine de quitter le lycée ; ses copines s’adressent à elle sans remarquer qu’elle pourrait être leur mère. Toutefois, c’est, paradoxalement, ce décalage qui introduit dans l’histoire le plus de réalisme. Face à tout ce qui lui arrive, Camille est une spectatrice incrédule. Elle a même franchement envie de rire tant la situation lui paraît absurde quand la surgé lui donne ses lignes à copier. Inversement, son incrédulité — et la nôtre — fait que les aspects douloureux de la réalité seront d’autant plus douloureux. Camille sait ce qui va arriver ; elle n’a pas pour autant les moyens d’infléchir le destin de quelque manière que ce soit. Sa mère est morte d’une rupture d’anévrisme. Elle voudrait lui éviter cette fin en l’obligeant à passer un scanner. Mais le scanner ne révèle rien, et la rupture d’anévrisme se produira quand même à l’heure dite. Elle voudrait bien réconforter sa copine bigleuse qui fait semblant de considérer comme un type incompétent et prétentieux l’ophtalmo qui vient de lui annoncer qu’elle allait devenir aveugle ; mais elle sait que sa copine va effectivement devenir aveugle.

C’est en cela que Camille redouble est un film redoutablement français. Dans Retour vers le futur, Marty McFly arrivait à manipuler la grande horloge du Temps et à remodeler ses parents. A ré-écrire l’histoire. A la fin du Superman de Richard Donner, Superman parvenait à faire tourner la terre en sens inverse pour ressusciter Lois Lane. Rien de tout cela ici : le passé est écrit dans une encre indélébile. Nous ne pouvons avoir aucune action sur lui. Le passé est le passif.

            Mais si le passé ne saurait être réécrit, il peut être en revanche relu et réinterprété. Et c’est pourquoi, Ami Lecteur, nous vous invitions à relire un peu de Proust. Non, l’héroïne de Camille redouble ne parvient pas à empêcher la mort de sa mère, mais pourtant, d’une certaine manière, elle ressuscite celle-ci en découvrant en elle-même que cette mère était mille fois meilleure qu’elle ne le pensait. Et son père aussi. Et son mari aussi. Toute sa triste vie qu’elle entendait repeindre en rose à coups de rasades de whisky change de teinte simplement si elle est éclairée d’un regard différent.

Et donc, Camille redouble est finalement un film plein d’action. Mais ce n’est pas un blockbuster à l’américaine, même si les blockbusters américains ont leur charme. C’est un film d’aventure écrit en respectant les formules établies par the two greatest screenwriters of all time, Shakespeare et Socrate : Beauty is in the eye of the beholder. Gnôthi séauton.

Claire SOREL, Lizelevy & FAL


[1] Sur le site http://kitsunemoviemood.com/WordPress/

CHANSON D’HIVER

21 février 2013

ENSEIGNEMENT SUPÉRIEUR <> Les cinq ou six personnes qui ont la bonté de suivre régulièrement ce blog se sont peut-être demandé pourquoi je restais silencieux si longtemps. Je pourrais répondre que j’ai publié un certain nombre d’articles sur des sites amis, mais cela n’explique pas tout. A vrai dire, si je n’ai pas alimenté ces colonnes depuis plusieurs semaines, c’est la faute de Monsieur le Ministre de l’Éducation. Je me suis en effet trouvé en proie à une crise d’aquabonisme aiguë lorsque j’ai lu la phrase suivante (fidèlement reprise dans Libération) dans sa lettre aux enseignants : « La prévalence du suicide chez les jeunes homosexuels est cinq fois supérieure que chez les jeunes hétérosexuels. » Oui, supérieure que. J’entends bien que Monsieur le Ministre n’a pas écrit ce texte — il a bien d’autres chats à fouetter — et qu’il s’est contenté de le signer. Mais n’aurait-il pas pu le relire ? Ou ne pourrait-il pas au moins choisir des collaborateurs un peu moins illettrés ? Je me suis senti tout d’un coup devenir Don Quichotte : oui, à quoi bon toutes ces remarques linguistiques qui constituent l’essentiel des notules que je présente ici si les gardiens du temple eux-mêmes sont des mécréants ? Je n’ai même plus envie d’ironiser sur ce prix Roland Dorgelès (censé récompenser les journalistes qui manient correctement la langue française) attribué à Stéphane Bern, maître dans l’art d’enfiler les clichés.

Mutatis mutandis, j’ai revécu ce moment douloureux où, dans ma carrière de professeur, je me suis rendu compte que les « perles » des élèves, même les plus aberrantes, ne m’amusaient plus du tout. Bien sûr, the blog must go on, mais je me demande si je ne vais pas devoir me coller désormais un nez rouge de clown pour avoir l’air convaicant. Ou, tout simplement, convaincu.

FRANCE, MÈRE DES ARTS… <> Quand, sur France Inter, aux petites heures du jour, une journaliste indique que le « nom de code » du Pape sur Twitter sera Pontifex, Éric Delvaux, qui lui donne la réplique, s’écrie : « On dirait un nom de médicament. » Tant d’esprit, tant de finesse, tant de culture en si peu de mots ! Toutes les qualités de la presse française sont là.

Sur France Musique, une présentatrice ricane lorsqu’elle cite un morceau intitulé Crépuscule du soir. Pour justifier son ricanement, elle dénonce l’inanité de ce pléonasme. Qui voudra bien lui expliquer qu’il existe aussi en français des crépuscules du matin ?

KRISTELMais, il est vrai, tout cela n’est pas pire que la manière dont a été annoncée quelques semaines plus tôt, sur France Inter encore, le rachat de l’entreprise (on me permettra de préférer ce terme à « franchise ») Star Wars par Disney : « Onc’ Picsou rachète Dark Ouador [sic]. » Dieu sait si Star Wars m’ennuie — j’ai même dû sauter l’un des épisodes de cette hexalogie —, mais la lecture de n’importe quel ouvrage sur George Lucas montre quel travail, quelle ténacité, quelle dévotion ont été nécessaires pour la construction de son empire. Lucas n’a pas construit une mythologie par hasard : avant d’échafauder sa saga, il avait avalé pendant des mois d’innombrables ouvrages sur les mythes et les religions de notre planète. L’Onc’ Picsou et les sous ne sont venus qu’après.

Même goût exquis dans l’annonce de la mort de Sylvia Kristel. Unanime refrain, très bref : on réduit la carrière de la défunte à la série des Emmanuelle et on précise qu’elle se droguait. Or, là encore, quiconque s’est penché un peu sur la biographie de cette comédienne sait bien que les choses étaient bien plus complexes. Et, au-delà de son cas personnel, on eût pu s’interroger sur la nature même du film qui l’avait fait connaître. Car on commet partout une erreur historique à propos d’Emmanuelle. On veut voir dans ce film de Just Jaeckin l’origine de la vogue des films X qui allaient suivre, mais il marqua plutôt la fin d’une ère. Jaeckin se faisait traiter de « dégonflé » par ses producteurs quand il leur envoyait ses rushes. Ils ne comprenaient pas pourquoi il filmait flou. Ils auraient voulu quelque chose de plus épicé. Jaeckin tint bon et préféra, la plupart du temps, se contenter de suggérer. Je ne suis pas sûr qu’Emmanuelle soit une grande œuvre — j’inclinerais plutôt à penser le contraire —, mais ce film contient au moins ce sans quoi il ne saurait y avoir de grande œuvre — une contradiction interne.

L’HOMME QUI RIT <> Puisque l’avènement de François II semble avoir amené une reviviscence du culte de François Ier, signalonsGapG qu’on trouve, à la fin du livre de souvenirs de Pascal Jardin intitulé Guerre après guerre, une postface d’un dénommé François Mitterrand qui nous assure qu’il n’a jamais lu d’ouvrage aussi drôle. Il y a de quoi rire, en effet : Pascal Jardin consacre l’essentiel de son livre à évoquer la mémoire de son père, Jean Jardin, haut fonctionnaire, sans jamais préciser que celui-ci avait été, entre autres, l’organisateur de la rafle du Vel d’Hiv.

M&SPALM SPRING <> Remarque récurrente chez les vieux anglophiles fidèles à Marks & Spencer à propos du magasin des Champs Élysées : « C’est bien petit par rapport au M&S qui se trouvait dans les années soixante-dix en face des Galeries Lafayette. Et le rayon alimentation (celui-là même qui suscite la curiosité des foules snob, du fait de son coûteux exotisme) se limite à quelques mètres carrés. » Sans doute y a-t-il différentes raisons derrière ce choix, mais l’une d’entre elles n’est-elle pas le désir d’éviter qu’on ne se penche d’un peu trop près sur la composition des produits vendus ? Sur l’emballage des digestive biscuits, le second ingrédient mentionné, juste après la farine, est l’huile de palme. En France, Nutella contient toujours de l’huile de palme, mais Nutella a publié des pages entières dans les journaux pour expliquer que cette huile n’était pas le poison dénoncé par les nutritionnistes. Superbe des Britanniques : on continue sur sa lancée tout en ne disant rien. Les Anglophiles verront là une manifestation d’indépendance et de courage ; les Anglophobes le signe d’un mépris très anglais à l’égard d’autrui.

quadri01QUADRATURE DU CERCLE <> Cet ancien élève, qui a vieilli et qui a deux filles, me dit son désarroi. La plus jeune ne jure que par son institutrice, et tout ce que celle-ci dit a valeur d’Évangile ; malheureusement, elle leur a raconté, entre autres, qu’un quadrilatère était une figure composée de quatre côtés égaux, et avec, qui pis est, quatre angles droits. Mon ancien élève est allé voir l’institutrice pour la prier d’être un peu plus prudente et un peu plus exacte dans ses définitions — que pouvait-il faire d’autre ? Mais j’ai le sentiment que son intervention est quelque peu inutile. Si cette professeureuh des écoles a été capable de sortir une bourde de cette envergure (et deux ou trois autres que j’ai oubliées), elle en a sans doute tout un stock dans sa besace, et je crains fort qu’à son âge, elle ne soit incurable. J’enrage quand j’entends parler de la formation des professeurs, tant je trouve cette idée creuse. Car cette formule recouvre deux catégories différentes, mais toutes deux fort peu transmissibles. Il y a d’abord le bon sens : je pense à cette collègue qui s’était vantée d’avoir chambré un élève en plaisantant sur son nom de famille ; fallait-il vraiment la former pour lui expliquer que ce genre de coup bas était interdit ? Cas désespéré, donc. L’autre catégorie nous ramène à notre institutrice : ce ne sont pas tant les connaissances, c’est la rigueur qui chez elle fait défaut. Or la rigueur ne s’apprend pas — ne s’apprend plus à vingt-cinq ou à trente ans. Si elle l’avait apprise en tant qu’élève, elle l’aurait en tant qu’enseignante. Je sais bien qu’en disant cela, je me borne à diagnostiquer un mal sans proposer le moindre traitement. Mais, si j’avais une suggestion à faire, je dirais que, dans un premier temps, il vaudrait mieux supprimer que créer soixante-trois mille postes dans l’enseignement.

BOUM <> La version du poème Chanson d’automne par Charles Trénet m’avait toujours semblé être une abomination sirupeuse. Jeverlaine-paul-verlaine-charles-trenet-partition-originale-1941-partition-et-songbook-871046575_ML découvre, en la réentendant à la faveur d’une émission consacrée à l’exposition Verlaine emprisonné, que le texte n’est même pas exact. Trénet a remplacé « Blessent mon cœur » par « Bercent mon cœur ». Il lui avait sans doute échappé que, dans l’art poétique de Verlaine, « l’indécis au précis se joint ».

PLUME, PLUME, TRALALA <> A Jérôme Garcin, qui ne peut s’empêcher d’employer un ton ricanant quand il prononce le titre du film de Spielberg Lincoln, j’oppose pour me consoler ce jugement d’une journaliste anglo-saxonne : « Spielberg est le seul cinéaste qui soit capable de vous faire éprouver une émotion lorsqu’un personnage prononce un discours dont tout le monde connaît d’avance l’issue. » Mais il est certainement très difficile pour Jérôme Garcin d’accepter un tel miracle, puisqu’il est persuadé que l’intérêt de tout film se résume à son dénouement.

the-amazing-spider-man-the-amazing-spider-man-04-07-2012-03-07-2012-3-gFOREVER YOUNG  <> J’ai beaucoup de mal à écouter les discours de certains de nos hommes politiques, car, en les voyant, je ne puis m’empêcher de penser à Sally Field. Pourquoi Sally Field ? Parce que, comme le montrent The Amazing Spider-Man ou Lincoln, elle n’a pas peur, elle, contrairement à eux, d’interpréter des personnages de son âge.

WORDS, WORDS, WORDS <> Il y a deux ou trois semaines, à l’occasion de l’anniversaire de la mort de Robert Brasillach, échanges nourris entre différents intervenants, sur un site littéraire auquel je participe, à propos du côté expéditif du procès au terme duquel il fut condamné à mort. Mais il me semble qu’on mélange deux choses. La mort de Brasillach ne me réjouit en aucune manière ; chaque jour qui passe renforce mon scepticisme sur tout, mais me conforte dans l’idée que la seule valeur indiscutable reste en tout état de cause la vie (et je pense à la fameuse scène de Blade Runner dans laquelle le réplicant sauve la vie de son adversaire tout simplement parce qu’il aime la vie en général[1]). En revanche, la question de la culpabilité de Brasillach ne mérite même pas d’être posée. S’il avait été boucher ou livreur de pizzas, on eût pu penser que certaines des choses qu’il avait écrites dépassaient sa pensée. Mais il était élève de l’École Normale Supérieure. Mais il savait traduire du grec. Mais il était écrivain. Mais il représentait l’élite culturelle de la France. Mais il savait — ou était censé savoir — le sens des mots. Et considérer comme nuls et non avenus certains propos qu’il avait pu tenir aurait été, d’une certaine manière, la négation des valeurs qu’il prétendait lui-même défendre. C’eût été, finalement, le condamner à mort d’une autre manière. « Car le mot, c’est le verbe, et le Verbe, c’est Dieu », avait dit le père Hugo, qui avait, lui, le sens de sa mission.

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L’ŒIL BLEU DE NEWMAN <> J’avais un très bon souvenir de Verdict, de Sidney Lumet, avec Paul Newman, mais je n’avais pas trop envie de revoir ce film, car je craignais qu’une seconde vision ne souligne ses aspects fabriqués. De fait, il y a un certain nombre de boulons un peu gros dans la construction de l’intrigue. Mais il y a cette scène extraordinaire dans laquelle Newman, avocat, entreprend, sans révéler qui il est, d’embobiner une ex-infirmière qui pourrait témoigner en faveur de son client. Malheureusement, celle-ci découvre d’où il vient et comprend tout en apercevant le billet d’avion qui dépasse de la poche de sa veste. Newman s’interrompt. Silence de part et d’autre. Regards. Newman se remet à parler, mais simplement pour dire : « Will you help me ? » Faire basculer toute l’intrigue à partir de cette simple question dans un film « de procès » qui, par la force des choses, est rempli de paroles et de discours, voilà qui n’est pas loin de me tirer des larmes.

WHEN I AM 64 <> J’appelle mon voisin du dessus, latiniste comme moi, pour lui dire que c’est Catulle qui vient de sortir en version latine à l’Agrégation interne de Lettres classiques (« interne » = réservée aux gens qui sont déjà enseignants depuis un certain nombre d’années). « Ils n’ont quand même pas donné le 64 ? » me demande mon voisin. Mais si, mon grand, ils ont donné le 64, puisque le poème 64 de Catulle est le seul d’où l’on puisse extraire un ensemble de quarante vers apte à constituer une version. Inutile, donc, de préciser à quel point l’égalité des chances a été respectée cette année dans cette épreuve… On peut donner chaque année une version de Cicéron sans la moindre hésitation : Marcus Tullius a écrit tant et tant de pages qu’il offre à lui seul un corpus infini. Mais les candidats qui, pour une raison ou pour une autre, s’étaient penchés sur Catulle s’étaient forcément arrêtés sur le 64. Comme d’habitude, Dieu reconnaîtra le siens.

BROKEN FLOWERS <> Longtemps, j’avais soigneusement évité d’acheter et de lire le livre publié par Nadine Trintignant quelque tempsmarie-trintignant après la mort de sa fille, me doutant bien que ce genre d’ouvrage défie tout jugement. Mais je l’ai revu sur un présentoir il y a quelques jours et j’ai fini par céder. Et je l’ai lu. Je ne m’étais pas trompé : Ma fille, Marie échappe à tout commentaire, ne serait-ce que parce que, à bien des égards, ce n’est pas exactement ce que l’on pouvait attendre. Mais je dirai quand même que cette lecture m’a fait comprendre ce que je n’avais pas compris il y a dix ans, à savoir l’espèce de contrariété boudeuse manifestée par un ami journaliste qui avait interviewé plusieurs fois Marie Trintignant et qui semblait donc, très curieusement, lui en vouloir rétrospectivement. Elle l’avait convaincu qu’on pouvait élargir à volonté le sens du mot famille, avoir des enfants de plusieurs pères différents et maintenir une harmonie avec tout le monde. Cette nouvelle version du De Amicitia se brisait tout d’un coup. Et pour mon camarade, qui au demeurant ne voulait même pas savoir qui était responsable de quoi, cette sinistre victoire de la réalité sur le rêve était insupportable.

RHYTHM’N’BLUES <> Le question des rythmes scolaires m’ennuie et m’agace. Bien évidemment, il ne faut pas faire n’importe quoi avec l’emploi du temps, et j’ai toujours eu la plus grande admiration pour les élèves que je prenais à 16h. pour deux heures de latin et qui avaient déjà sept heures de cours dans le buffet. Mais derrière ce débat sur les rythmes, qu’il s’agisse des petites classes ou des grandes, il y a implicitement cette idée que l’école est, par définition, un monde où l’on s’ennuie. Faites faire aux élèves des choses qui les intéresse, et l’on verra s’ils se fatigueront aussi vite. La vérité, c’est que certains enseignants sont déjà fatigués eux-mêmes avant de commencer leur cours, puisque ce dont ils vont parler ne les intéresse pas. La question qui se joue ici dépasse de loin le cadre de l’école. C’est celle des rapports qu’un individu peut entretenir avec son métier.

COOL LOOK <> Je n’ai pas une vénération particulière pour la Société des Agrégés, mais je ne saurais qu’approuver ses protestations contre la dernière campagne de « recrutement » de l’Éducation nationale. L’image de l’enseignant qui se dégage de celle-ci est celle d’un type qui vient tout juste de terminer son jogging. Je ne demande pas à mes collègues d’exercer leur métier en costume trois pièces, mais je voudrais quand même qu’ils débarquent sur leur lieu de travail autrement que sous la forme d’un boy-in-ze-hood.


[1] A l’inverse, je hais le roman de Béatrix Beck Léon Morin, prêtre, où l’on peut lire (entre autres) la phrase suivante, prononcée par Morin lui-même : « Le prêtre qui absout et le peloton qui exécute sont nécessaires tous les deux. » Soit dit en passant, le film de Melville est à peine meilleur. La légende dit que Belmondo jouait au football entre deux prises en gardant sa soutane. Moi, ce qui m’ennuie, c’est qu’il semble continuer à jouer au ballon sur l’écran.

SKYFALL: A PLUS D’UN TITRE

31 octobre 2012

James Bond sur la terre comme au (007? ) ciel.

Le nom Skyfall, qui donne son titre au dernier « Bond », désigne officiellement. le manoir ancestral de la famille du héros, mais à l’intérieur même du film, il peut s’appliquer à d’autres éléments, par exemple à la conclusion du prégénérique — chute vertigineuse de Bond depuis un viaduc ; ou encore à l’ambition du méchant telle qu’elle est résumée par son interprète Javier Bardem et qui consisterait à faire tomber, presque au sens littéral du terme, le ciel sur nos têtes… Il y a un peu de tout cela dans le film Skyfall, mais, à vrai dire, le mot skyfall pouvait s’appliquer parfaitement, bien avant Skyfall, à certaines des scènes, ou à certains des scénarios les plus mémorables de toute la série — à commencer par « l’appendice » qui nous avait été proposé en juillet dernier à l’occasion de la cérémonie d’ouverture des Jeux Olympiques. Skyfall : le saut en parachute simultané de 007 et de Sa Majesté la Reine. Skyfall : le fameux saut à ski de Bond dans un précipice avec pour coda le déploiement du parachute Union Jack au début de l’Espion. Skyfall : le point de départ de Thunderball, rejoignant une bavure authentique de l’aviation américaine (deux bombes atomiques malencontreusement tombées d’un avion à Palomarès) ; Skyfall : le saut à l’élastique dans le prégénérique de GoldenEye. Skyfall : la chute (trop) libre de Jaws, sans parachute, au début de Moonraker. Skyfall : « Just a drop in the ocean » dans On ne vit que deux fois. Skyfall : le saut en mini-parachute de Grace Jones du haut de la Tour Eiffel dans Dangereusement vôtre… Inutile, vraiment, d’aller plus loin : il n’y a guère de films où Bond n’aille faire un petit tour dans le ciel, puisque, de toute façon, nous savons bien que, pour lui, « le monde ne suffit pas ». Aucune raison de s’étonner qu’il puisse se promener dans l’espace. Comme le résumait si bien l’affiche quadripartite d’Opération Tonnerre, tous les éléments sont son élément. Et puis, va-t-on oublier que Fleming a « emprunté » le nom de son héros à un ornithologue auteur d’un livre sur les oiseaux de la Jamaïque ?

Mais tout n’est peut-être pas aussi simple, et Bond n’est pas Superman. Tout le monde se souvient du commentaire de l’un des deux méchants des Diamants après l’explosion d’un hélicoptère, déclenchée par leurs soins : « Si Dieu avait voulu que l’homme vole, il lui aurait donné des ailes. » Mais, dira-t-on, ce sont là des méchants qui parlent. Oui, à ceci près que cette phrase rejoint étrangement le commentaire de Bond lui-même dans l’Espion au moment où un motard ennemi tombe dans un précipice après avoir fait sauter un camion qui transportait des matelas : « All those feathers and he still couldn’t fly ! » En un mot, la série des Bond n’a pour le ciel qu’une fascination relative, qui s’explique sans doute par l’histoire et l’esprit même du peuple britannique.

L’histoire, c’est d’abord celle d’un peuple insulaire ayant conquis un empire en sillonnant les mers. Même si nous voyons souvent Bond aux commandes d’un avion, ayons constamment à l’esprit qu’il est d’abord Commander Bond, autrement dit capitaine de la marine britannique. Et là encore, comme dans bien d’autres aspects de la série, se dessine le tragique de l’Agent 007 et de ce qu’il représente. La Seconde Guerre mondiale a définitivement confirmé ce qu’avait esquissé la Première : désormais le pouvoir passe beaucoup plus par les airs que par les mers. L’Angleterre n’a pas été longue à le comprendre, mais elle ne peut pas ne pas regretter la suprématie maritime qui avait longtemps été la sienne. Toute la question est donc désormais de trouver une place dans un monde où les cartes ont été redistribuées.

Quant à l’esprit du peuple britannique en rapport avec le ciel, il ne saurait être mieux résumé que par la modification subie par le titre d’un film (de guerre, bien sûr) lors de son exploitation en France : The Eagle Has Landed est devenu chez nous l’Aigle s’est envolé. Quand les Français sont tout fiers et tout heureux de décoller, les Anglais sont beaucoup plus préoccupés par la question de l’atterrissage. Peuple pragmatique, peuple down to earth, peuple refusant de faire abstraction de la réalité, et donc des lois universelles de la gravité. Peuple aussi où l’on préférera toujours l’humilité à l’intelligence ostentatoire, quand bien même celle-ci serait celle d’un génie. Il n’y a qu’en France, paraît-il, qu’on ait jugé drôle la citation de la maxime de La Rochefoucauld dans les Diamants : « L’humilité est la pire forme de la vanité. » Cubby Broccoli en voulait beaucoup au scénariste Tom Mankiewicz d’avoir imposé cette réplique. Pour lui — et les témoignages sont là pour nous dire qu’il en était la preuve vivante —, l’humilité était l’humilité.

Disons donc qu’il y a dans les « Bond » une espèce de partage du ciel entre les bons et les méchants. Les premiers descendent ; les seconds montent. Bien sûr, il peut arriver à Bond de « prendre son envol » pour se tirer d’une situation difficile (fin d’Opération Tonnerre, séquence éblouissante de Permis de tuer où Timothy Dalton, grâce à un intermède de ski nautique sans skis, sort des fonds marins pour monter à bord d’un hydravion déjà en marche), mais dans l’ensemble, la série est marquée par un double paradoxe : les bateaux ont tendance à s’envoler (Vivre et laisser mourir et, à un moindre degré, Opération Tonnerre) cependant que les avions restent assez souvent cloués au sol (Vivre et laisser mourir, encore, où l’on n’hésite pas à casser beaucoup de matériel volant, ou Quantum of Solace, avec sa grande scène d’aéroport, mais qui ne décolle guère) — sans parler de l’atterrissage sous-marin de l’avion porteur de bombes dans Opération Tonnerre…

Alors, peut-être fallait-il tout simplement, avant de s’interroger sur le sens précis du mot composé Skyfall dans le nouveau « Bond », consulter le dictionnaire. Skyfall est l’un des mots quipeuvent désigner en anglais le Déluge. Et les méchants seraient peut-être comme un avertissement aimablement donné par Dieu à l’ensemble des hommes. Comme une vaccination : voici, mortels, ce qu’il ne faut pas faire ; ce qui risque de vous arriver si vous cédez à l’hybris, si vous voulez aller trop loin, autrement dit trop haut. Car quel est le vice commun à tous les méchants de la série ? D’une manière ou d’une autre, ils se prennent tous pour Dieu. A commencer par Blofeld, dont le nom (littéralement « Champ bleu ») pourrait bien être une métaphore du Ciel.

Il n’est pas interdit de voir en Bond, malgré ses traits légers et humoristiques, une espèce d’ange descendu sur terre (Spyfall ?) pour nous guérir de nos péchés. On connaît la Bible du Roi James, Bible officielle de tous les Anglais. Il y a peut-être aussi, entre les images de la série, la Bible du Roi James Bond.

OMISSIONS IMPOSSIBLES

28 octobre 2012

Les loups ne se mangeant pas entre eux, la réédition en poche (chez J’Ai Lu) du livre inepte de Simon Liberati Jayne Mansfield 1967 est l’occasion de lire et d’entendre ici et là nombre de critiques tout aussi ineptes. Des goûts et des couleurs, dira-t-on ? Peut-être… Mais il s’agit là, d’abord, d’un travail de journaliste, et il contient, du simple point de vue factuel, une quantité de lacunes ou d’approximations qu’on ne saurait admettre. Le devoir de la jeune personne qui, ce matin encore, se présentait comme critique littéraire sur France Inter eût donc été, non pas de lire le « prière d’insérer » de l’ouvrage, mais de se renseigner et de nous renseigner un peu (car il était clair, même si elle lisait en mettant le ton, qu’elle aurait été bien incapable de citer le titre d’un seul film de Jayne Mansfield). Sans doute pourrait-elle répondre qu’elle est déjà bien bonne de lire ce « prière d’insérer » étant donné le salaire qu’on lui offre, et cette justification n’est-elle pas à écarter totalement. Mais on s’engage alors dans une spirale infernale qui encouragera des Liberati à écrire d’autres mauvais livres. Cependant, il y a peut-être plus gênant encore — quelque chose qui ressemble à une profanation du cadavre de Jayne Mansfield.

C’est pourquoi nous nous permettons de reproduire ici quelques remarques que nous avait inspirées cette sinistre thanatographie à sa sortie et que nous avions publiées sur le site Boojum.

MANSFIELD PARQUE

Simon Liberati évoque toute la vie de Jayne Mansfield à partir de l’accident automobile qui entraîna sa mort. C’est effectivement, mais malheureusement, de l’auto-fiction.

Que dit aujourd’hui le nom de Jayne Mansfield au public français ? Pas grand-chose, sans doute. Actrice, rivale de Marilyn Monroe, (fausse) blonde comme elle, mais dotée d’une poitrine bien plus généreuse… Et c’est à peu près tout. En revanche, aux États-Unis, pays où l’on croit aux mythes et à la possibilité de produire des mythes de nos jours encore, une bonne demi-douzaine de livres et un ou deux biopics lui ont été consacrés : les Anglo-Saxons ont senti assez vite que le personnage de gourde dans lequel on tendait à l’enfermer ne correspondait pas forcément à ce qu’elle était vraiment. Pour être précis, il y a un quart de siècle, un ouvrage français, et plutôt bien fait, était venu compléter la bibliographie anglo-américaine. Mais il était de Jean-Pierre Jackson, et Jean-Pierre Jackson était à l’époque le distributeur français des films de Russ Meyer, ce qui ne fit qu’épaissir le malentendu : Jayne Mansfield restait, aux yeux de beaucoup, une caricature et se résumait à ses décolletés.

Simon Liberati, qui a lu la plupart de ces ouvrages (même s’il les cite très brièvement, il les cite), a eu l’ambition de proposer autre chose à propos de Jayne Mansfield, et cette ambition apparaît dans le titre même de son étude/essai/récit : Jayne Mansfield 1967. 1967, c’est l’année où l’actrice est morte, dans un horrible accident automobile (sa voiture s’encastra sous un camion), si horrible qu’il est présenté ici comme la cristallisation tragique de toute son existence. L’ouvrage, au demeurant assez mince, commence par un chapitre très long et rempli de précisions largement fantasmatiques — Liberati était-il là pour entendre le bruit du vent dans les tôles froissées ? — sur l’accident lui-même. Suit une espèce de grand flashback destiné à montrer que la vie que menait Jayne était telle qu’elle ne pouvait se terminer autrement.

Cette manière d’envisager l’histoire ne laisse pas d’être problématique. Elle se fonde sur un finalisme (pour ne pas dire un fatalisme) des plus douteux. Et ce parti-pris en entraîne forcément un autre : pour que la démonstration soit convaincante, ne sont retenus ici de l’existence de Jayne Mansfield que les aspects les plus sombres et les plus sordides — on dit aujourd’hui : les plus glauques. Lisons la présentation de l’ouvrage par l’éditeur lui-même : « Au programme : perruques-pouf, LSD 26, satanisme, chihuahuas, amants cogneurs, vie désaxée, mort à la James Dean, cinq enfants orphelins et saut de l’ange dans l’underground. » Tout un programme en effet ! Certes, il serait vain de prétendre que ces éléments n’aient pas été là, et la dernière partie de la vie de Jayne Mansfield fut à bien des égards une descente aux Enfers (le sex symbol qu’elle avait pu être avait à maints égards des allures d’épave et se livrait à quelque chose qui ressemblait fort à de la prostitution), mais se concentrer sur ces éléments, c’est pratiquer un inadmissible mensonge par omission.

Qu’on puisse définir comme une « enquête » (pour reprendre un mot souvent employé à son sujet) un tel ouvrage alors qu’il est clair, pour qui sait lire, que l’auteur n’a même pas pris la peine de voir les films les plus importants de Jayne Mansfield — et facilement accessibles en dvd —, voilà qui semble ne déranger personne, mais qui n’en est pas moins ahurissant. L’actrice a tourné sous la direction de plusieurs grands réalisateurs américains, tels que Frank Tashlin ou Raoul Walsh. L’auraient-ils choisie s’ils n’avaient vu en elle qu’une cruche ? Quant au péplum italien les Amours d’Hercule, dont Liberati ne cite même pas le titre, c’est peut-être un navet, mais ce navet reste aujourd’hui encore représentatif d’un genre qui fit dix ans durant les beaux jours du cinéma européen. Il faudrait aussi rappeler que Mansfield réussit à s’imposer comme une actrice sérieuse en tournant dans les Naufragés de l’autocar, film inspiré d’un livre de Steinbeck. Quant à l’expression « cinq enfants orphelins » qui conclut presque le « menu » proposé par l’éditeur, c’est un modèle de perfidie. Cinq enfants orphelins, oui. Mais orphelins précisément parce qu’elle n’avait jamais cessé de s’occuper d’eux. Elle les avait constamment avec elle, même dans ses tournées les moins reluisantes. Bref, Liberati fait de Jayne Mansfield, d’un bout à l’autre, une figure de la décadence, en se gardant bien — ignorance ou mauvaise foi — de montrer le revers positif de la médaille : son indéfectible énergie. C’est ce refus de s’avouer vaincue, même dans les situations quasi désespérées, qui fait d’elle une héroïne américaine. Ou tout simplement, une pro. Cette « blonde explosive » savait aussi chanter comme aucune comédienne française ne saurait le faire. Voyez simplement la Blonde et moi.

Tout cela apparaissait clairement dans une biographie parue il y a vingt-cinq ans et due au critique, scénariste et réalisateur irlandais Michael Feeney Callan (qui vient tout juste de sortir un épais Robert Redford), Pink Goddess : The Jayne Mansfield Story. Mais curieusement, Liberati ne fait pas une seule fois mention de cet ouvrage, le seul peut-être à proposer une analyse sérieuse du sujet.

Il est vrai que dans ce merveilleux pays qu’est la France, comme l’a dit il y a déjà bien longtemps Molière, « les gens de qualité savent tout sans avoir jamais rien appris ». Il n’empêche qu’il est très inquiétant d’entendre dire que Simon Liberati est un écrivain et d’apprendre que son ouvrage vient de décrocher un prix. Réunir des faits minables pour obtenir le Femina, c’était sans doute une excellente recette.

OKTOBERFEST

9 octobre 2012

MOTS SANS IMAGES

POOR LONESOME LUCKY LUCHINI <> « Je hais l’audidacte », disait rageusement un de mes camarades de khâgne, devenu depuis professeur à la Sorbonne. Bien sûr, cette formule demande à être nuancée, car il faut être au moins un peu auto pour être véritablement didacte : on n’apprend correctement que ce qu’on assimile par soi-même. Il n’en reste pas moins que ce travail personnel ne peut se faire correctement que s’il a été préparé efficacement par une formation venue de l’extérieur. Sinon, on se retrouve avec des Luchini qui croient avoir inventé l’eau tiède chaque fois qu’ils enfoncent une porte ouverte (ses commentaires de La Fontaine consistent généralement à répéter trois fois le même vers en ponctuant la chose d’un « Écoute ça ! ») et qui s’imaginent que toute citation a valeur de réflexion. Mais le pire n’est pas tant dans ce déballage maladroit d’un savoir mal digéré — il est dans l’inadaptation sociale qu’il entraîne. Persuadé qu’il est d’avoir découvert l’Éverest chaque fois qu’il ouvre la bouche, Luchini ne supporte pas qu’on puisse donner la parole à ses partenaires ou à son metteur en scène pendant plus de cinq secondes quand ils sont tous là pour présenter un film. On a pu constater en live cette pathologie à l’avant-première de Dans la maison réservée aux enseignants. Comme il était évident que le journaliste qui présentait l’affaire connaissait bien les autres films d’Ozon, c’était vraiment trop pour Fab Unlucky, qui régulièrement le coupait pour glisser des formules aussi brillantes que : « Ce qu’il y a de bien avec toi, c’est qu’on voit que tu aimes vraiment Ozon. » Qu’est-ce qu’on doit s’amuser sur un plateau avec un boute-en-train pareil !

INFOS ET DÉFOS <> Le ton est chaque fois plus assuré et plus pontifiant, mais toutes les demi-heures, Patrick Cohen de France Inter ouvre ses journaux du matin avec la même phrase : « Rarement visite de chef d’État n’aura été aussi surveillée. » Comme ce jeune homme me fatigue, je n’essaierai même pas de lui expliquer pourquoi sa négation est fautive. Je me contenterai de dire que cette tournure est l’un des plus gros contresens qu’on ait [sans négation] imposés à notre langue.

Chez Michel Field, la chroniqueuse est certes un peu jeune, mais elle prétend être spécialisée dans le cinéma et assure que l’ouvrage que Roger Moore a signé (car il est clair qu’il ne l’a pas écrit) et dont il assure la promotion stakhanovistement dans les médias français est très drôle. Jusque-là, on veut bien la croire. Mais elle tient, pour prouver la pertinence de son jugement, à donner un exemple : tenez-vous bien, bonnes gens, pendant le tournage d’Octopussy, en Inde, Moore devait changer de chemise après chaque prise, car James Bond ne saurait être pris en flagrant délit de transpiration ! Comment cette jeune fille peut-elle s’étonner de choses aussi banales ? a-t-elle jamais mis les pieds sur un plateau de cinéma ?

A sa manière, elle représente magnifiquement l’un des deux défauts majeurs de la presse française, celui qui consiste à confondre systématiquement information et opinion. Sur France Inter (déjà citée), dans un bulletin d’information : « Jean-François Copé a encore dérapé hier soir. » Encore ? Dérapé ? On n’est évidemment pas obligé d’être d’accord avec les propos de Copé, mais on est prié, dans un premier temps, quand on se prétend journaliste, de les rapporter de manière neutre. L’autre défaut est inverse : il consiste à ne pas proposer des « données corrigées » pour tel ou tel phénomène. Pour les cinquante ans de James Bond au cinéma, le Figaro, dont la créativité et l’imagination m’étonneront toujours, a eu l’idée d’organiser sur Internet un sondage sur le thème « Quel est votre interprète préféré de James Bond ? » Résultats avancés comme vérité d’Évangile : 1. Sean Connery ; 2. Daniel Craig. L’idée que ces deux messieurs soient classés ainsi, très paresseusement, très amnésiquement, tout simplement parce que l’un fut le premier et l’autre est le dernier ne semble pas avoir traversé la tête de l’auteur de l’article.

Depuis que j’habite mon quartier, autrement dit depuis vingt ans, cinq points de presse ont disparu dans un rayon de deux cents mètres. Je ne pleure pas trop cette disparition quand je pense qu’elle aura permis de facto de limiter la diffusion de telles approximations.

SWIKIDIKIÉ <> J’aime beaucoup entendre Gilles Kepel, homme érudit, cultivé, mesuré, mais, outre le fait qu’il a l’air d’ignorer que le mot testicule est un mot masculin, je ne puis totalement approuver son analyse des caricatures parues dans Charlie Hebdo. Précisons d’abord que je ne les ai pas vues, pas plus que je n’ai vu le film, pas plus que je n’ai vu les avions du 11 Septembre s’encastrer dans les Twin Towers : c’est mon snobisme ; à une époque où tout le monde se vante d’avoir vu, je pense, sincèrement, qu’il y a un certain nombre de choses qu’on n’a pas besoin de voir. Je suis sûr que le film est sans aucun intérêt, et j’ai toujours pensé que Charlie Hebdo  présentait des articles plutôt mous du genou dans leur argumentation. Je n’ai donc aucune envie a priori de défendre l’un ou l’autre. Mais ce qui me laisse un peu songeur donc, même si, formellement, il semble inattaquable, c’est le raisonnement de Kepel : on a le droit, explique-t-il, de critiquer les religions, toutes les religions, mais on n’a pas le droit, sous couvert de telles critiques, d’humilier des individus ; de dire à des gens qu’ils sont idiots et méprisables parce qu’ils ont telle ou telle croyance. Rien de spécieux là-dedans, donc, si ce n’est qu’il me semble que cela revient à sous-estimer la croyance des vrais croyants. En deux mots, si ceux-ci sont sûrs de leur bon droit, ils devraient reprendre la fameuse citation de Courteline : « Passer pour un idiot aux yeux d’un imbécile est un plaisir de fin gourmet. » On me pardonnera l’aspect un peu dérisoire de mon exemple, mais je sais que certains de mes élèves m’ont pris, sinon pour un abruti, du moins pour un imposteur, chaque fois que je faisais allusion à tel ou tel film en expliquant Virgile ou Ovide. Bien sûr, le fait de sentir ou de connaître leur hostilité n’était pas agréable, mais cela ne m’a jamais détourné de mes principes. Non pas à cause d’une stupide vanité personnelle, mais parce que, au bout de plusieurs décennies d’enseignement, la conviction s’est installée en moi que, dans certaines occasions, non seulement on peut, mais même on doit parler d’Alien de Ridley Scott quand on explique l’Énéide. Et je me suis dit que, l’enseignement étant, pour reprendre le mot d’un de mes collègues philosophes, « une bombe à retardement », mes ennemis finiraient un jour par comprendre que ma vision de la culture était la bonne. Pas tous, bien sûr. But you can’t win’em all.

 

ARS GRATIA ARTIS <> Êtes-vous bien assis ? France Inter reprend dans un bulletin d’informations les conclusions d’une étude américaine qui donne le vertige : Internet rendrait la mémoire paresseuse. Si l’on demande à deux groupes de « mémoriser » (quel mot abominable !) une phrase, celui à qui l’on a précisé que la phrase en question était enregistrée dans le disque dur d’un ordinateur s’en souviendra moins bien. Plus intéressant dans cette étude : la multiplicité des sollicitations sur les écrans des sites nuirait à la gymnastique de la mémoire immédiate, et, par voie de conséquence, au développement de la mémoire tout court. Soit. Mais nous retrouvons déjà tout cela dans le Phèdre de Platon avec le mythe de Thot où l’on voit un roi calmer les ardeurs d’un tout frétillant courtisan qui vient lui présenter une invention révolutionnaire : l’écriture ! Machine à faire des paresseux, juge-t-il immédiatement. Je pense toujours, dans le même ordre d’idée, que l’on ne regardait pas au XVIIIe siècle et au XIXe les tableaux de peinture comme on les regarde aujourd’hui. Aujourd’hui, une fois la visite du musée terminée, on peut acheter une carte postale ou, mieux encore, le catalogue de l’exposition. On peut, d’une certaine manière, rapporter la Joconde ou le Cri chez soi. Pendant longtemps, il fallait se contenter de les stocker dans sa mémoire.

Accuser l’homme de céder à la paresse, c’est finalement lui refuser son trait le plus humain — sans même parler du fait qu’il faut constamment faire des efforts pour mettre au point des machines qui soulagent. C’est lui retirer l’art. Car, rappelons-le ici, art — et probablement ordre — est un mot dont la racine signifie prolongement. Revoyez l’ouverture de 2001 : le grand singe devient homme à partir du moment où il se met à frapper frénétiquement avec l’os qui « allonge » son bras.

*TOPOGRAPHIE [Cette notule, comme les quelques autres précédées d’un astérisque, a été originellement publiée sur le site boojum-mag.net, désormais intégré au site lesalonlittéraire, (http://livre.expeert.com/fr).] <> On en parle encore assez peu en France, mais les journaux britanniques ont publié de nombreux articles sur le livre électronique, et différents témoignages d’utilisateurs. Passons sur le sophisme qui entend prouver l’absence d’avenir de la chose à cause du récent cafouillage qui a fait que, du jour au lendemain, des gens qui croyaient avoir e-acheté la Ferme des animaux d’Orwell se sont retrouvés privés de ce texte, Amazon ayant découvert entre-temps que les droits n’étaient pas disponibles. Cela rappelle le raisonnement d’Alphonse Allais démontrant la dangerosité du tabac en évoquant le cas d’un malheureux assommé par une caisse de cigarettes tombée d’une étagère. Mais, entre les enthousiastes hystériques de l’e-book et ses détracteurs frénétiques, on retiendra les remarques pondérées d’un écrivain britannique expliquant qu’il est déconcerté quand il lit avec ce nouveau procédé. Il a pour habitude, dans ses lectures sur papier imprimé, de ne pas procéder linéairement. En lisant tel passage, il éprouve l’envie de relire tel paragraphe, qu’il peut retrouver aisément parce qu’il se souvient qu’il était plutôt vers le bas sur une page de gauche. En disant cela, il retrouve les théories de Quintilien sur la mnémotechnie, dont l’inventeur aurait été le poète grec Simonide : pour mieux nous souvenir d’un texte, ou pour apprendre par cœur un discours, associons-le à un édifice que nous connaissons bien, et avançons comme nous avancerions dans cet édifice ; l’introduction, ce sera le hall d’entrée ; cet excursus, ce sera le placard sur la droite, et ainsi de suite.
Il y aura sans doute, très vite, des « réflexes » analogues qui se mettront en place avec les livres électroniques, mais peut-être amèneront-ils une nouvelle organisation spatiale de la mémoire et — qui sait ? — modifieront-ils les modes de pensée.

SUPER(RE)LATIF <> Je me souviens encore de l’émerveillement qui fut le mien quand, à l’âge de quinze ans, je trouvai dans une grammaire anglaise la traduction de la phrase It is the second largest city in the United States. « C’est la seconde ville des États-Unis par sa taille. » Je ne suis pas sûr qu’un garçon de mon âge pourrait éprouver aujourd’hui le même émerveillement, puisque l’anglicisme « la deuxième plus grande ville » est en train de s’installer tranquillement dans la langue française. Et je ne sais trop qu’en penser.  Dans un premier temps, une telle monstruosité déchire mes tympans de professeur de Lettres. Si on est top, on est top. Il ne saurait y avoir deux sommets à une pyramide. Mais pourquoi pas, après tout ? Le principe consistant à poser l’existence d’un « deuxième meilleur » fait partie de la démocratie à l’anglo-saxonne : égalité des chances pour tous ; idée que le monde n’est pas figé ; que les cartes pourraient être redistribuées ; que le premier n’est pas tout seul. Voilà qui ne déplairait pas à Sénèque et à ses camarades stoïciens. D’ailleurs, si les latinistes veulent bien fouiller dans leur mémoire, ils sont obligés de reconnaître que le latin va encore plus loin que l’anglais dans ce sens : doctissimus quisque, littéralement « chaque plus savant », peut apparaître a priori comme une belle absurdité, mais c’est la manière archiclassique de désigner « les hommes les plus savants ». They are not alone.

En revanche, haro sur le journaliste ou le traducteur d’un de nos grands quotidiens qui, il y a quelques jours, a rendu de façon très douteuse la fameuse réponse d’Unamuno à l’officier franquiste qui venait de hurler devant lui « Viva la muerte ! » Sous la plume de ce fin linguiste, « Venceréis pero no convenceréis » est devenu en français « Vous gagnerez, mais vous ne convaincrez pas ». Et la répétition ? Et la chanson du texte ? Et sa rhétorique, au sens le plus noble du terme ?

Sur France Inter, on préfère parler le français du Moyen Age, et s’obstiner à croire que « Tous les candidats n’ont pas obtenu les suffrages nécessaires » signifie encore, comme dans la Chanson de Roland, « Aucun candidat n’a obtenu… » « Tous n’ont pas obtenu les suffrages » implique, malgré tout, que certains les ont obtenus. Je veux croire que tous les journalistes de France Inter n’ont pas obtenu leurs diplômes dans une pochette-surprise…

BOOMERANG <> En écoutant la radio à 5h. du matin, j’apprends qu’un professeur d’Histoire et Littérature (tiens, d’où sort cette nouvelle discipline ?) a été frappé dans un collège par l’un de ses élèves. Comme j’ai un sale esprit et que je pars du principe que, sauf exception, dans un tel cas une part de la responsabilité, volontaire ou involontaire, incombe au professeur, je me demande ce que celui-ci a bien pu faire ou dire à l’élève pour qu’on en arrive là. Témoignage du professeur : il donnait pendant son cours un tableau de la situation sociale du Maroc ; l’élève, d’origine marocaine, s’est senti humilié par ce tableau qui soulignait les insuffisances du pays de ses parents. Zut alors ! me dis-je, si l’on ne peut plus simplement décrire une situation sans risquer de se faire tabasser !… Et je révise mes positions.

Cependant, comme à 7h. du matin, je n’ai pas encore fini de faire cuire ma compote de pommes, j’entends un nouveau bulletin d’informations. Mêmes phrases pour relater l’événement ; diffusion de la même interview de l’enseignant, mais dans une version plus longue, incluant (perfidement ?) cette fois-ci la phrase suivante : « Je pense que Marouane a été d’autant plus choqué par ce que j’exposais que j’avais en quelque sorte fait de lui mon lieutenant face aux autres élèves de la classe. » Tiens donc ! Son lieutenant ? On transforme sa classe en Bounty et l’on s’étonne de se retrouver ensuite avec les Révoltés du Bounty ? Je crains que mes abominables principes ne soient ici encore une fois confirmés… Quand vous introduisez vous-même une perversion dans le système, ne vous étonnez pas si le système se retourne parfois contre vous.

Une autre phrase rencontrée sur Internet et due au même enseignant m’incite à penser qu’il navigue systématiquement dans l’antipédagogie : « Nous, enseignants, nous avons le mauvais rôle : celui de contraindre [les élèves] à écouter et à apprendre des choses dont ils ne perçoivent pas le sens ni l’intérêt. Il faut mettre ça sur la place publique. En associant les parents, qui ont une responsabilité énorme. » Contraindre ? Quand donc a-t-on pu contraindre qui que ce soit à écouter ?

PRODUITS DÉRIVÉS <> Le génie des génies fait souvent oublier leur génie. Leurs innovations s’imposent si bien qu’assez vite plus personne ne se demande quel en était l’auteur et qu’on a l’impression qu’elles ont toujours été là. Qui sait par exemple aujourd’hui que sentimental était un néologisme en français quand Flaubert imagina son titre l’Éducation sentimentale ? Qui trouve quoi que ce soit d’étrange aux deux premiers vers du Lièvre et la tortue, « Rien ne sert de courir / Il faut partir à point », alors qu’il semble bien que personne avant La Fontaine n’avait dit « partir à point » (on réservait « à point » pour des expressions du type « arriver à point ») ?

Heureusement, la maladresse confondante des écrivaillons qui prétendent poursuivre ou critiquer l’œuvre des grands maîtres est là pour nous prouver le caractère inégalable de ceux-ci. Que ceux qui pensent que le Rire de Bergson n’est pas un ouvrage majeur jettent donc un coup d’œil sur le pamphlet d’un certain Henri Roorda (poulain, nous dit-on, d’Alphonse Allais) intitulé le Rire et les rieurs, publié en 1925 et récemment réédité chez Mille et une nuits (n° 587). Les critiques adressées à Bergson y sont d’une telle faiblesse, d’un tel infantilisme qu’elles sont pitoyables. Bergson a tort de dire que la répétition fait rire, nous explique Roorda. Un personnage qui change constamment d’avis fait tout autant rire qu’un personnage hanté par une idée fixe. Allons, élève Roorda, est-il si difficile de comprendre qu’une instabilité permanente se situe du côté de la répétition ? Que ceux qui ne voient pas l’ampleur de la pensée de Poe lisent certaines aventures de Dupin que des petits finauds ont cru bon d’ajouter au trio officiel (Double assassinat dans la rue Morgue, la Lettre volée, le Mystère de Marie Roget) : si quelques épisodes du Retour du Chevalier Dupin de M. Harrison peuvent à la rigueur passer, la Dernière enquête du Chevalier Dupin de Fabrice Bourland a bien raison d’être la dernière. Si le point de départ est intéressant et a priori astucieux — Dupin essaie d’éclaircir les circonstances de la mort de Nerval —, le dénouement est d’une inadmissible confusion et résout tout, autrement dit ne résout strictement rien, en sortant la carte du fantastique. Cela tombe d’autant plus mal que Poe, à travers Dupin, avait essayé de définir le fonctionnement mathématique de l’intelligence humaine !

Pour les lecteurs masochistes, Bourland a aussi commis un faux « Sherlock Holmes », publié comme les deux ouvrages qu’on vient de citer chez 10/18.

A CONTRARIO <> Les compagnies de DVD qui incluent dans les boîtiers des prospectus mettant en garde contre l’achat de DVD pirates ne sont pas bonnes pédagogues, même si elles insistent beaucoup plus sur la mauvaise qualité de ces produits que sur l’illégalité de la chose. Elles n’ont en effet pas compris que, si la pédagogie consiste à éviter que l’élève ne commette une erreur, elle doit aussi de temps en temps laisser celui-ci commettre une erreur, car seules sont profitables les leçons par soi-même acquises, sans parler du fait qu’une interdiction venant de l’extérieur confère souvent à son objet l’attrait du fruit défendu. Quand donc l’acheteur de ces DVD (qui sont en fait des CD) vendus à la sauvette dans le métro et sur les marchés aura constaté que celui du dernier Van Damme, Six Bullets, se réduit à cinquante-huit minutes (la première demi-heure manque), que celui d’Intouchables devient insupportablement flou dans le dernier quart d’heure, et que le son du Choc des Titans est parfaitement inaudible, l’acheteur donc, autrement dit le gogo, jurera sans doute qu’on ne l’y reprendra plus. Certains marchands de DVD légaux vous expliquent qu’une large partie du public n’est pas gênée par ces imperfections techniques et qu’ils sont donc victimes d’un important manque à gagner. On nous permettra de penser que c’est le cas quand un film est intrinsèquement médiocre. Un peu plus, un peu moins… Si le film est bon, le désir de le (re)voir sous une forme humaine, décente, ne s’imposera-t-il de lui-même ?

GOULDEN YEARS <> C’est paradoxalement non sans plaisir que je vois un vieux camarade refuser le CD de Glenn Gould que je propose généreusement de lui offrir. « J’ai eu ma période Glenn Gould dans les années quatre-vingt, m’explique-t-il, mais il ne m’intéresse plus du tout. » Moi, je n’ai jamais eu ma période Gould, tant il m’a semblé dès le départ que ce pianiste avait seulement retenu « machine à coudre » dans l’expression divine machine à coudre et avait fait totalement fi de l’aspect religieux de saint Jean-Sébastien.

ROME EST TOUJOURS DANS ROME <> Médiathécaire. Il a tout lu, tout vu, connaît son « stock » par cœur. Quand je lui demande s’il a les œuvres latines de Pétrarque, il me tend immédiatement les œuvres en prose et me prie d’attendre trois minutes, au terme desquelles il revient avec les œuvres en vers. Mais, malgré toute cette ouverture d’esprit, il n’a pas voulu voir les deux derniers films de Woody Allen, parce qu’on lui a dit qu’ils présentaient de Paris et Rome des visions de cartes postales. So what ? Va-t-on, pour le simple plaisir d’être original, tourner une scène dans un couloir d’immeuble parisien qui pourrait être n’importe quel couloir d’immeuble dans le monde ? Et n’est-ce pas gentiment mépriser une grande partie de l’humanité qu’imaginer que tous nos frères humains ont eu les moyens de venir voir in situ la Tour Eiffel ou « la Machine à écrire » ? Je remercie d’avance quiconque pourra m’aider à retrouver l’auteur de cette formule que j’ai apprise par cœur, mais en en oubliant scandaleusement la source : « Il ne faut pas dire du mal des clichés, car il faut beaucoup de temps pour construire un cliché. » Ce monsieur avait visiblement le sens de l’histoire.

EMOTION IMPOSSIBLE <> La rentrée scolaire a eu lieu il y a moins d’un mois : j’aimerais que l’on fît recopier cinq cents fois par mes jeunes collègues, et même par certains vieux, ces quelques lignes de Todorov que je retrouve un peu par hasard dans l’un des entretiens qu’il a accordés à Catherine Portevin et qui composent le volume Devoirs et délices — Une Vie de passeur : « Plutôt que les œuvres, les enfants apprennent les figures de rhétorique, les différents points de vue que l’on peut adopter dans un récit, telle ou telle forme poétique. Or ces notions ne sont intéressantes qu’en tant qu’outil, en vue d’accéder au sens. L’essentiel est ailleurs : on devrait être bouleversé par la littérature, donc par la pensée, par la beauté… »

Voilà qui n’est pas sans me rappeler l’étonnement que j’éprouvai il y a trente ans quand je me rendis aux studios de Pinewood pour interviewer les responsables des effets spéciaux du Superman de Richard Donner. Je croyais que ces messieurs allaient me parler de front projections, de matte paintings,d’images de synthèses, de caches et de contre-caches, de trucs pour effacer des câbles sur l’écran… Eh bien, non : ils me parlaient d’abord, et même ensuite, du scénario et du ton du film.

*PLIZ <> Authentiquement licencieux, mais tout aussi maladroit linguistiquement, ce spam vantant les vertus d’un produit censé requinquer les messieurs : « Vous pourrez s’il vous plaît votre dame plus souvent. » Les anglicistes auront redressé d’eux-mêmes.

*LA VIE DES AUTRES <> Je vois dans la librairie qui jouxte (mais si, je vous assure qu’elle jouxte) mon lycée que le roman de Kressman-Taylor Inconnu à cette adresse est définitivement devenu un ouvrage scolaire, un classique, puisqu’il y en a de pleines piles à même le sol. Je n’ai jamais compris le succès de cette œuvre que j’ai toujours trouvée assez méprisable. On connaît le sujet de ce roman épistolaire. Famille juive qui fuit l’Allemagne pour échapper aux persécutions, mais qui, arrivée aux États-Unis, envoie des lettres aux voisins chrétiens demeurés bien entendu en Allemagne. Les réponses de ceux-ci se font de plus en plus froides ; ils finissent même par demander expressément qu’on ne leur écrive plus. Mais la famille juive continue de correspondre comme si de rien n’était, jusqu’au jour où une lettre lui revient avec la mention « Inconnu à cette adresse ». Traduction : la famille chrétienne a été embarquée par quelque Gestapo à cause des relations épistolaires qu’elle continuait d’entretenir avec une famille juive. Certes, cette histoire est là pour montrer que le système totalitaire finit toujours par se refermer sur ses propres représentants. Mais peut-on pour autant accepter le sadisme tranquille de la famille juive qui, qu’on le veuille ou non, se sert pour triompher de l’ennemi des armes de cet ennemi même ? Il ne semble pas que cette question morale inquiète beaucoup les Français.

Dans le même ordre d’idée, même si la faute est moindre, j’ai toujours été très agacé par cette séquence du Chagrin et la pitié dans laquelle le réalisateur, Marcel Ophüls, met sur la sellette un commerçant nommé Klein qui a fait paraître pendant la guerre une petite annonce dans un journal pour informer ses clients que, malgré son nom, il n’était pas juif. Certes, le geste n’est pas très glorieux et manque singulièrement de panache. Mais faut-il vraiment accuser ce monsieur de n’avoir pas été un héros et d’avoir voulu simplement sauver sa peau ?

*IDIOT VISUEL <> Cinquantième anniversaire de James Bond au cinéma, mais, répétons-le pour les profanes, Sean Connery n’a pas été le premier acteur à incarner 007. Premier « Bond » jamais porté à l’écran ? Casino Royale. Mais non, pas celui de Daniel Craig. Non pas non plus le pastiche de 1969 avec David Niven dans le rôle de. Le premier, ce fut une adaptation télévisée d’une heure interprétée en live par des comédiens à la télévision américaine en 1954. Avec, pour interpréter le héros Jimmy (sic) Bond, Barry Nelson. Cette perle rare a été publiée en dvd par un éditeur français indépendant et astucieux, mais il vaudra mieux ne pas faire attention aux sous-titres. Dans un dialogue entre Bond et un « contact », une réplique est traduite par « Je vous apprendrai l’Utopie. » Avant Roger Moore, la série aurait-elle d’emblée été hantée par Thomas More ? Point du tout : la v.o. dit simplement : « I’ll teach you your job here. » Le traducteur devait avoir beaucoup de travail ce jour-là et avoir fait ses études dans une université cockney. Your job here… Utopia… En allant vite, on peut confondre les deux en anglais. Mais il faut vraiment aller très vite.

*LA BOUE ET L’OR <> Il ne se passait jamais une année scolaire sans que je trouve un prétexte pour raconter à mes élèves la manière dont Méliès avait découvert le principe des trucages cinématographiques. Alors qu’il était en train de filmer une place de Paris, la manivelle de sa caméra se bloqua. Il parvint à la décoincer, mais, entre-temps, le paysage avait changé, et il eut la surprise, lors de la projection, de voir un autobus se métamorphoser en corbillard. Illusionniste de son état, il imagina tout de suite le profit qu’il pourrait tirer de cette « erreur » sur un écran : les « trucages » étaient nés. Bien souvent, la création artistique n’est pas tant la réalisation d’un véritable projet que la capacité d’intégrer, voire d’amplifier, un élément imprévu et même a priori importun. Je dispose d’une autre anecdote depuis que j’ai lu une interview du musicien de jazz Herbie Hancock dans le supplément du Telegraph et dans laquelle il évoque ce qu’il doit à son mentor Miles Davis :  « I remember I played a real wrong chord at the peak of a great evening when Miles was soloing. He played some notes that made my chord right. He didn’t hear it as a wrong chord, he just heard it as something that had happened and he took the responsibility of making something out of it. And I try to do the same thing myself. — Take whatever happens and try to make it work. »

*PANGLOSS BLUES <> L’étonnante maîtrise des langues étrangères dont font preuve la plupart de nos responsables politiques m’amène à vous offrir une histoire drôle, bilingue. — Un homme travaillant dans une entreprise se rend compte que la promotion à laquelle il aspire ne sera possible que s’il sait parler anglais. Il décide donc de s’inscrire à un cours et se renseigne en ce sens. La première offre sur laquelle il tombe lui paraît sérieuse, mais trop chère. 2500 euros. Non, il n’a pas les moyens. La deuxième est encore trop chère. 1500 euros et une bonne connaissance de l’anglais garantie au bout de trois mois. Non, malheureusement, il n’a toujours pas les moyens. Mais, quelques jours plus tard, il trouve sur une table de café une coupure de journal contenant une publicité promettant l’acquisition d’une maîtrise parfaite de la langue anglaise au bout d’une semaine, pour cinquante euros. Trop beau pour être vrai. Il n’y croit pas, bien sûr. Mais, au point où il en est, il se rend à l’adresse indiquée. Il sonne. La porte s’ouvre. Il demande alors à l’homme qui est en face de lui, et qui ressemble à tout sauf à un pédagogue : « C’est bien ici, le cours d’anglais à cinquante euros ? » Et l’homme lui répond : « If, if. Between, between ! »

MIDI A QUATORZE HEURES <> Je m’étonne qu’un gros achat effectué chez Auchan et réglé avec ma carte bancaire il y a plus d’un mois n’ait toujours pas été débité et je téléphone donc au magasin. « C’est normal, me répond-on aussitôt, puisque vous avez un compte comptant-différé. » Il est des jours où je me dis que le fait d’avoir enseigné les lettres pendant quarante ans nuit à ma compréhension du français.

BOOK MAKERS <> Série d’affiches 120 x 160 sur les abribus pour promouvoir le nouveau roman de J.K. Rawlin. Il y avait une place à prendre, elle l’a prise — et on ne voit pas pourquoi elle ne l’aurait pas fait, même si ses Harry Potter me tombent littéralement des mains (il faut dire qu’ils sont si épais et si lourds que le contraire serait étonnant). Au-delà du cas de Ms. Rawlin, je vois la condition du livre aujourd’hui, et le vieux schnock en moi se prend à regretter le temps où une loi interdisait de faire pour les livres des campagnes publicitaires du même type que celles qu’on pouvait convevoir pour une lessive ou pour une marque de jambon. C’était, je crois, reconnaître et affirmer que la part spirituelle d’un ouvrage littéraire était incompatible avec la notion même de marketing. Mais je sens bien que je date. Et ma mémoire facétieuse me rappelle que Victor Hugo lui-même avait osé déclaré : « Les Contemplations paieront Hauteville House [sa maison de Guernesey]. »

SEX AND THE CITY <> Une petite note de bas de page pour compléter ce que j’ai pu dire ailleurs sur l’insoluble question de l’emploi d’un article féminin dans une expression telle que Madame la Ministre. On me parle à la radio de « la nouvelle Première ministre du Canada » ; j’ai beau faire tous les efforts mentaux possibles et imaginables, je ne comprends cette formule qu’en référence à une précédente Première ministre, de sexe féminin. Or il est évident, étant donné le contexte, qu’il s’agit du nouveau Premier ministre du Canada, qui se trouve être — accessoirement… — de sexe féminin. Je redis donc ici que cette question me paraît insoluble. Si insoluble, même, que les Anglo-Saxons, après avoir longtemps employé le mot actress, ont aujourd’hui tendance à employer le mot actor même lorsqu’ils parlent d’actrices.

INK LINK <> Sa voix cassante me la rend antipathique au bout de quinze secondes. Elle débite, pour assurer la promotion de son livre (un roman de la rentrée — un de plus…), un « argumentaire » qui est peut-être sincère, mais qu’elle a visiblement appris par cœur. Et très vite, elle me porte l’estocade en déclarant : « L’écriture peut faire du lien », formule qui contient pour moi trois fautes de français pour le prix d’une. Du lien ? Cet indéfini me rappelle la remarque d’un camarade australien qui m’expliquait qu’il avait toujours eu envie, face à une enseigne « Sex Shop », d’entrer dans la boutique pour demander : « May I have a pound of sex, please ? » S’ajoutedans cette abominable entreprise de « concrétisation » l’emploi du verbe faire, à peu près aussi sexyque celui qu’on peut trouver dans une expression telle que « quand je serai grand, je ferai professeur de Lettres ». Enfin, first but not least, ce mot écriture me reste en travers de la gorge. Quand j’étais au lycée — il y a juste un tout petit demi-siècle —, il ne pouvait désigner que la manière physique de tracer des lettres sur une feuille de papier. Il a insidieusement infléchi son sens sous prétexte qu’il n’y avait pas de terme en français pour désigner l’acte d’écrire ou la chose écrite, alors que, parallèlement, il y avait le mot littérature. Raisonnement spécieux et approximatif, puisque la littérature est déjà imprimée et a une réalité physique, tandis que l’écriture (au sens moderne que veut avoir ce mot) est un processus (pardon, soyons totalement moderne, un process), et donc, dans une très large mesure, une énigme insoluble. Et c’est pourquoi j’eusse aiméque cette opération demeurât innommable.

JUSTICE <> On peut très bien ne pas voir Elle s’appelle Ruby (en v.o. : Ruby Sparks), comédie américaine très lourde qui se croit obligée d’aller chercher le mythe de Pygmalion et Galatée pour poser une évidence connue de tous depuis des siècles, à savoir que nous n’aimons pas une personne, mais l’image que nous nous faisons de cette personne. Une bonne surprise toutefois : pour affirmer son délicieux snobisme, ce film est à plusieurs reprises accompagné de tubes français (ou francophones) datant de trois ou quatre décennies. Among which « Quand tu es là, là, là… » de Sylvie Vartan. Chantait-elle bien ? Non. Elle était même un brin vulgaire. Mais quelle énergie, mes aïeux ! quelle volonté ! quelle décision ! Il est toujours facile de faire des prophéties après l’événement, mais on se dit en réentendant ces notes aujourd’hui que cette jeune fille ne pouvait pas ne pas s’imposer.

ABJECT <> L’auteur de cette compilation est aussi, nous dit-on, un guitariste. Eh bien, qu’il concentre tous ses efforts sur sa guitare et réduise ses ambitions littéraires. Son livre, intitulé Ils sont partis avec panache — Dernières paroles, de Jules César à Jimi Hendrix, est un recueil vaguement ordonné des mots prononcés avant de mourir par telle ou telle célébrité (par certains illustres inconnus aussi, mais des notules, assez bien faites, sont là pour les situer). Au début, on sourit de bon cœur, dans la mesure où l’on sent bien que de tels mots avaient dû être préparés depuis des années par des cabotins qui voulaient jouer un rôle jusqu’au bout. Mais quand on retrouve, coincé entre un chapitre sur les suicidés et un autre — contenant entre autres une inexactitude historique assénée pour le pur plaisir de la gaudriole — sur les messieurs morts entre les bras de leur maîtresse, un chapitre sur les dernières conversations téléphoniques des victimes du 11 Septembre — mortes avec courage, mais sans aucun panache (un tel mot étant très déplacé dans leur cas) —, on se demande si l’auteur, Monsieur Michel Gaillard, ou son éditeur (Seuil, coll. Points) ont déjà entendu parler d’une chose qui s’appelle le bon goût. Ah ! c’était du second degré ? Effectivement, le second degré est souvent de seconde zone.

ALLIANCES <> Comme j’arrive un peu en retard au restaurant (lequel ? — la Manufacture, à Issy-les-Moulineaux), je demande, pour expédier l’affaire assez vite et pour pouvoir rattraper les autres, un hamburger à cheval. Je lis alors une infinie condescendance dans le regard du garçon : « Nous ne faisons pas ce genre de chose… » Eh oui, ici la purée est à l’huile d’olive et la glace ne saurait être qu’à la verveine. Quant au saumon, il est bien entendu servi sur un lit de mangue. Tout cela me rappelle un des moments les plus embarrassants de ma carrière d’enseignant. Connaissant ma passion pour l’anglais, un élève était venu me montrer un de ses devoirs que ma collègue angliciste avait couronné d’un 18 ou d’un 19. Je commence à lire, et j’ai une sensation d’étouffement dès la deuxième ligne, car cet abominable puzzle se compose uniquement d’expressions idiomatiques (par exemple, bone of contention, que l’on traduira en français par « pomme de discorde ») dont l’accumulation débouche sur un néant total. Travail de singe savant, sans aucune véritable pensée. Mais il y a à la Manufacture une véritable harmonie : le vacarme assourdissant dans la salle (puisqu’il n’y a pas d’insonorisation) est à l’image des mélanges culinaires incongrus infligés aux convives.

DANS L’AME OZON

2 octobre 2012

Plus complexe encore que la dialectique du maître et de l’esclave, la dialectique du maître et de l’élève est au cœur du nouveau film de François Ozon, Dans la maison. Mais il n’est pas sûr que, dans ce drôle d’endroit, la rencontre soit vraiment menée à son terme.

La salle est remplie de professeurs puisque l’avant-première a été en grande partie organisée à l’intention des membres du corps enseignant. Mais, mesuré dans son habituelle démesure, Luchini, venu présenter le film avec François Ozon, les met immédiatement en garde : il ne faut pas croire que Dans la maison soit une œuvre réaliste. D’ailleurs, le prof qu’il interprète est tellement médiocre qu’il ne saurait en exister un seul comme lui dans toute l’Éducation nationale. Rires dans l’assistance. Tout se passe comme il faut. Luchini fait son Luchini.

L’ennui, c’est que son mot d’esprit ne va être que trop confirmé par les images qui vont suivre, près de deux heures durant. Un des premiers plans de Dans la maison montre bien qu’il serait vain de chercher du réalisme dans son Lycée Gustave Flaubert, qui sera l’un de ses principaux décors : réunion de rentrée ; le proviseur fait un discours devant l’assemblée des professeurs pour annoncer les grands axes de son action dans l’année à venir. La caméra quitte le proviseur pour se tourner vers l’auditoire. Celui-ci se compose presque uniquement de professeurs de sexe mâle, le nombre des professeures, comme on dit à Québec, étant quasi inexistant. Où diable sommes-nous ? Si Ozon avait fait un minimum de recherche sur le terrain, il saurait que la féminisation du corps enseignant dans le secondaire a pris de telles proportions qu’un professeur de sexe mâle ne peut guère espérer aller aux toilettes pendant la récréation : s’il est bien élevé, s’il s’avise de tenir la porte à l’une des ses collègues féminines, il est pris au piège, car un défilé composé d’autres collègues féminines commence, qui jamais ne finit. Autre « détail » marquant le caractère très approximatif de certains aspects du scénario : certes, le niveau culturel du corps enseignant et du corps administratif n’est pas toujours ce qu’il devrait être dans les établissements scolaires, mais on fait dire au proviseur, vieux conservateur imposant aux élèves le port de l’uniforme : « Vous n’êtes pas sans ignorer… » Ozon est-il sans savoir que cette formule constitue l’une des erreurs les plus ridicules du français « contemporain » ?

Pour se dédouaner de ce type de gaffes ou d’autres fautes de goût, le film applique une stratégie amusante au départ, mais assez vite assommante, celle de l’auto-critique systématique. Quand telle scène est un peu lourde, on fait dire à un personnage : « Mais c’est du mauvais vaudeville ! » Quand l’intrigue se met à rappeler furieusement celle de Théorème, une réplique arrive à point pour souligner qu’on dirait du Pasolini. Sans parler de plusieurs scènes dont le principe semble impunément emprunté à Woody Allen — et en particulier à son To Rome With Love — et dans lesquelles Luchini, tel Jiminy Cricket, surgit de nulle part pour condamner l’un des deux interlocuteurs, l’autre, évidemment, n’ayant aucunement conscience de la présence de cet intrus-fantôme.

Ah ! l’intrigue ? Luchini, professeur de Lettres donc, demande à ses élèves de raconter leur week-end. Le résultat est affligeant, non seulement parce que la plupart des copies sont de gens qui ne savent pas écrire plus de quatre lignes, mais aussi parce que, quand bien même ils sauraient écrire, ils n’auraient pas plus de quatre lignes à écrire tant leur existence est vide. Se détache malgré tout du lot une copie, celle-là même qui annonce au spectateur que Dans la maison va être une espèce de Théorème bis : un élève raconte comment il a décidé de se rapprocher d’un de ses camarades pour conquérir sa maison et sa famille. Pour l’instant, nous n’en sommes qu’aux manœuvres d’approche. La copie se termine par « A suivre ». Et, de fait, il y aura une suite, et même de nombreuses suites week-end après week-end. Comme ce jeune garçon sait visiblement écrire, Luchini décide de le prendre en main et lui offre des cours particuliers pour l’aider à développer son talent, mais les conversations entre le maître et l’élève dépassent très vite le cadre purement rhétorique de l’exercice, ou plus exactement redonnent son plein sens à ce mot rhétorique : comme une narration ne saurait tenir le lecteur qu’à condition que celui-ci se demande à chaque instant : « Que va-t-il se passer ? », le maître ne va pas résister à la tentation de diriger son élève dans son existence même, d’essayer de modérer son ironie, sans voir que très vite, et de façon très ironique, les rôles s’inversent, ou tout au moins se compliquent. Très vite, il est autant manipulé par son disciple qu’il le manipule. Le disciple n’entend plus simplement s’infiltrer dans la maison de son camarade un peu benêt, il entend aussi, tel un rat d’hôtel insatiable, s’infiltrer dans celle de son maître et peut-être séduire la femme d’icelui comme il a entrepris de séduire la mère de son camarade.

Fantasme ou réalité ? Question tout à la fois au cœur du sujet et hors sujet, puisque, comme dirait l’Autre, la vraie vie, c’est la littérature. Nouveau Boileau, Luchini balaie l’argumentation de son élève qui justifie la présence d’un épisode contestable de sa prose en jurant qu’il n’a rien inventé : les choses vraies ne présentent aucun intérêt si elles ne sont pas d’abord vraisemblables. La seule réalité — et, paradoxalement, c’est dans ses développements théoriques, dans ses joutes oratoires que le film sonne furieusement juste, puisqu’on sent bien que le jeune héros, mais Luchini aussi, sont les métaphores d’Ozon lui-même — est la réalité du désir. C’est pour permettre l’expression de ce désir omniprésent, mais le plus souvent caché (obscur objet…), que l’art a été inventé. C’est pour cela que le bon dénouement de toute œuvre qui raconte quelque chose doit être à la fois (pour reprendre les termes employés par les scénaristes hollywoodiens, même si le film ne les cite pas tels quels) unpredictable et unavoidable (« imprévisible et inéluctable »), puisque n’importe quelle œuvre d’art — et même, quoi qu’en pense Ozon, n’importe quel problème de mathématiques dès lors qu’il est correctement composé —  est une espèce de roman policier qui doit se conclure par une fin qui était « virtuellement » présente dès les premières pages (relire par exemple Œdipe roi ou le Meurtre de Roger Ackroyd — de toute façon, c’est la même chose).

A vrai dire, ce n’est pas pour les enseignants qu’il fallait organiser une avant-première. Ils sont censés savoir tout cela par cœur et l’enseigner tous les jours. En fait, le film donne à toutes ces remarques sur l’art d’écrire une évidence et une accessibilité qui font qu’il mérite d’être vu par tous les bataillons d’élèves qui devront, un jour ou l’autre, composer une dissertation dans le cadre d’un concours ou d’un examen. Ces scènes d’editing littéraire sont nombreuses, mais c’est précisément leur nombre qui fait leur intérêt : c’est à travers elles que s’élabore progressivement une réflexion sur l’art. L’Autre Dumas avait esquissé une analyse de l’acte d’écrire en opposant Dumas et son « nègre » Auguste Maquet. Dans la maison a le mérite et le courage d’essayer de mener l’analyse jusqu’au bout. Si la réussite n’est pas totale, nous avons là malgré tout un vrai effort pour représenter sur un écran la création littéraire. De manière générale, le cinéma se casse régulièrement les dents dans cette aventure, se bornant, pour exprimer la création, à nous montrer l’écrivain en train de gratter des rames de papier sur sa table de travail, avec une cafetière comme unique alliée. Or nous savons bien que la part la plus importante du travail de l’écrivain se fait dans sa tête (dans sa « maison ») avant de s’accomplir sur du papier, voire sur l’écran d’un ordinateur.

Regrettable excès de zèle à la fin de l’affaire. On veut tellement prouver la validité de la question « Que va-t-il se passer ? » qu’on continue de la poser au-delà de la dernière image, peut-être en hommage à la fameuse formule de Flaubert « la bêtise consiste à vouloir conclure ». Le jeune héros, qui aura fait, plus ou moins volontairement, de son maître une chiffe molle, s’apprête, tel le Don Juan de Molière ou le Terence Stamp de Théorème, à envahir d’autres planètes, autrement dit d’autres maisons (rien n’excite plus sa convoitise que la façade d’un immeuble rempli de fenêtres). Mais s’il doit poursuivre son œuvre, n’ayons pas peur des mots : Dans la maison vient de nous faire assister à la naissance d’un serial killer, ou au moins d’un serial destroyer, car il ne pousse plus beaucoup d’herbe après le passage de cet Attila littéraire. Ce n’est évidemment pas inintéressant, mais comme l’analyse ne cesse de faire des détours par des stéréotypes comiques alors même qu’elle prétend, à l’image du ballet de photos d’identité de son générique, laisser tout décanter pour se concentrer finalement de très près sur quelques cas individuels, l’ambition première — et nonobstant le prix remporté par le film au Festival de San Sebastian — n’est pas totalement réalisée. En particulier, mais comme d’habitude dans la majorité des films français, la question morale a été pieusement déposée au vestiaire. Mais peut-on faire l’économie de la question morale dès lors qu’on touche, de près ou de loin, à celle de l’éducation ?

FEEDBACK

28 septembre 2012

Non contents d’être bien peu nombreux, mes lecteurs sont en plus très critiques. Et ils le sont avec la douce perfidie qui caractérise les enseignants (puisqu’il s’agit le plus souvent de collègues ou d’anciens élèves tournés professeurs) : ils commencent par me féliciter d’avoir abordé tel ou de tel point de style ou de syntaxe, pour aussitôt ajouter que j’aurais pu aussi…

            Eh oui, j’aurais pu aussi, mais je ne l’ai pas fait… J’essaie donc de le faire aujourd’hui.

COUPE-TIFS ? <> Le premier commentaire émane de mon collègue Albert Malain, déjà cité dans ces colonnes, et présente le mérite de ne pas susciter de réponse, puisqu’il fait lui-même l’effort de combler mes douloureuses lacunes. Je me bornerai donc à copier-coller son intervention :

« Laisse-moi m’étonner de l’absence, dans tes élucubrations électroniques, de toute philippique concernant l’invasion des tifs, je veux dire du -tif, avec les glissements de sens étonnants qu’elle implique. Il me semble que ça a commencé avec le qualitatif. Un changement qualitatif, en novlangue, ça signifie une amélioration, c’est-à-dire plus de qualité. Le plus drôle, à mon sens, c’est le redressement productif. (Je passe, même si je n’ai pas fini d’en rire, sur la nomination de Montebourg à ce poste afin qu’il ne puisse jamais candidater au quinquennat.) En vieux français (le nôtre), le redressement productif, c’est un redressement qui produit ; en novlangue, c’est une production qui se redresse. A prendre le syntagme au pied de la lettre, Montebourg est responsable du redressement, de tout le redressement, du changement de direction de la France qui va enfin cesser de dégringoler pour prendre la direction de l’empyrée. Un sauveur, un messie. Et ce changement radical va produire, produire en masse, produire de tout et de n’importe quoi, je veux (mon neveu). Oserai-je l’avouer ? le redressement qui produit, ça fait naître surtout dans mon esprit une image que j’hésiterais à présenter à une classe de cinquième du couvent des oiseaux. »

NOTHING PERSONAL <> Un ancien élève me prie d’aller voir sur youtube une déclaration de Cécile Duflot à l’Assemblée. A priori, rien de fracassamment nouveau : on l’a appelée « Madame le Ministre » ; elle exige qu’on l’appelle « Madame la Ministre », ce qui lui permet de ne pas répondre du tout à la question qui lui avait été posée : « Je ne connais rien, c’est vrai, à l’affaire complexe de l’éducation des haricots sauteurs dans les plaines mexicaines, mais je sais que je suis une femme et que donc… »

En fait, et même si Madame de la Flotte (soyons féministe) ne s’en rend pas compte, le fait même que son intervention soit hors sujet montre bien que cette question du genre féminin des noms exprimant une profession n’a strictement rien à voir avec le sexe des individus dont on parle. Ce n’est qu’un cas de figure, qu’une variation sur le thème très large des rapports entre un rôle et l’interprète de ce rôle.

Nous pourrions bien sûr ici donner de nombreux exemples grammaticaux prouvant, ou tout au moins suggérant, le caractère insoluble de cette interrogation existentielle. Comme l’avait fait remarquer Bertrand Poirot-Delpech, dire à une femme ministre : « Vous êtes la meilleure des ministres », c’est lui faire un compliment empoisonné, puisque cela n’exclut pas qu’elle puisse être moins compétente que tous les ministres mâles. Moi-même, je suis toujours un peu ennuyé quand je parle « d’une de mes anciennes élèves » ; cela semble impliquer que je n’ai eu que des filles comme élèves. Inutile d’essayer de s’en tirer ; c’est sans issue. Même l’anglais, très pragmatique dans ce genre de situation, se met à peser des tonnes dès qu’une phrase s’allonge. On a remplacé spokesman par spokesperson, puisque rien n’empêche désormais un porte-parole d’être une porte-parole, mais quand il faut reprendre ce nom par un pronom, l’anglais ne dit pas he, l’anglais ne dit pas she, l’anglais dit he or she, ce qui, on l’admettra, manque singulièrement de légéreté.

La situation est insoluble au moins pour deux raisons. La première est qu’un rôle (en politique, au théâtre ou au cinéma) ne saurait exister sans un interprète, sans une incarnation, mais le même rôle peut avoir plusieurs interprètes, tout aussi légitimes les uns que les autres. Pendant longtemps, les vieux de la vieille ont considéré que Sean Connery était le seul James Bond possible et imaginable, le vrai. Mais sont arrivées des générations plus jeunes pour qui Bond était Roger Moore : bien sûr, pour mieux connaître la série, elles allèrent voir les premiers « Bond » avec Connery, mais celui-ci leur apparut comme une espèce de curiosité, rien de plus. Inversement, Daniel Craig déchaîna sur Internet des tempêtes d’insultes lorsqu’il commença à tourner Casino Royale (avec entre autres la création d’un site plaisamment intitulé craignotbond.com). Les mêmes qui le conspuaient se sont rendu compte depuis qu’il incarnait un retour à l’orthodoxie bondienne. J’ai mieux à faire qu’à relire tout ce que j’ai pu écrire sur Bond, mais je crois que la manière dont je choisis les noms pour analyser telle ou telle séquence est relativement simple : je dirai que Bond se débarrasse de son adversaire quand la même scène aurait pu, grosso modo, être tournée avec n’importe qui comme interprète de Bond ; mais je dirai que Roger Moore, avec ses yeux bleus faussement naïfs, se tourne vers son adversaire pour lui demander à quelle heure on dîne : je ne confonds pas, comme ces spectateurs de mélodrames qui, au XIXe siècle, attendaient le méchant à la sortie, Moore et Bond, mais, simplement, je sais que tous les interprètes de Bond n’ont pas eu les yeux bleus et qu’ils n’ont pas tous joué les enfants de chœur. Tout, en fait, est une question de dosage : nous oscillons entre le personnage et l’interprète exactement comme un récit doit osciller entre diégèse et mimésis (cf. Platon et son disciple Genette). Encore une fois, la question du sexe n’a ici strictement aucune importance.

L’autre raison, plus importante, tient à l’Histoire. Quelque révolutionnaire qu’il soit, l’avenir ne pourra pas ne pas être construit sur du passé, et celui-ci ne pourra jamais être effacé « rétroactivement ». Pour de bonnes ou de mauvaises raisons, les ministres ont été longtemps exclusivement masculins et l’on ne saurait faire abstraction, en tout cas pas si vite, de cette habitude. Là encore, rien à voir avec le sexe des interprètes du rôle. La question a été brillamment résumée par un humoriste dans la formule suivante, censée avoir été prononcée lors d’une réunion électorale : « Monsieur le Préfet, qui a toujours été si bon avec nous, bien qu’il ait changé plusieurs fois depuis la guerre… »

Bref, ne regrettons pas cette confusion des genres — et n’essayons pas de la réduire par quelque loi que ce soit : elle permet un peu de drôlerie et est donc propre au genre… humain. L’ennui, c’est qu’il n’est pas sûr qu’en France, on ait tellement d’humour et qu’on soit toujours capable de maintenir l’équilibre qui s’impose. Je revois mon père, principal de collège, pestant à juste titre contre ces professeurs post-soixante-huitards qui venaient l’enquiquiner sans relâche en lui assurant qu’ils n’avaient rien contre lui personnellement, mais qu’ils en avaient contre sa fonction. Je suis sûr que ces demeurés étaient « de bonne foi ». Mais étaient sans doute aussi de très bonne foi ceux qui décidèrent un jour qu’il convenait de couper la tête de Louis XVI. L’idée qu’il suffisait peut-être d’abolir la monarchie pour parvenir au même résultat ne leur avait pas traversé l’esprit.

MADE IN FRANCE <> Un autre ancien discipulus passé magister m’écrit : « Comme je lisais votre effroi à propos de l’invasion du futur (phénomène constaté mille fois également dans les copies, à tous les niveaux), j’ai repensé à un texte que j’aime beaucoup — la première apparition de Jean Valjean :

‟ Dans les premiers jours du mois d’octobre 1815, une heure environ avant le coucher du soleil, un homme qui voyageait à pied entrait dans la petite ville de D—. Les rares habitants qui se trouvaient, etc. ”

J’ai repensé à ce passage à cause de l’imparfait entrait ; cet usage m’intrigue, et j’avoue que je ne parviens pas vraiment à l’expliquer : dans les grammaires on trouve ‟ imparfait de rupture ”, mais je ne trouve pas cela très explicite. Je ressens dans cet imparfait comme une fatalité, quelque chose qui ressemble à ce futur dans le passé qui vous irrite. »

C’est bien cela, me semble-t-il, à moi aussi. A ceci près que ce n’est pas du futur, mais du présent, et que nous nous trouvons dès lors dans l’ordre du religieux, et non dans celui de la fatalité. J’aime à dire que dans un cas semblable, et quel que soit le verbe, l’imparfait efface l’action pour la remplacer par un état. Même chose, en gros, que pour la forme progressive en anglais : contrairement à ce que peuvent croire beaucoup de Français, le mot le plus important d’une phrase telle que Mr Smith is mowing his lawn n’est pas mowing, mais is. Le montre la bonne traduction française, autrement dit la plus naturelle — la traduction parlée : non pas « Monsieur Smith tond sa pelouse », mais « Il y a Monsieur Smith qui tond sa pelouse. »

Donc, Jean Valjean entra dans la petite ville de D— une heure avant le coucher du soleil, mais à la limite lui-même n’en savait rien, puisqu’il était dans un état second. Il l’ignore, mais il est pris en main par Dieu et il le sera (ah ! ce futur narratif…) bientôt par Monseigneur Myriel. Cela ne veut pas dire que son destin est écrit (même si Myriel, plaisamment, se vante de lui « acheter son âme » — joli renversement faustien !). Cela veut plutôt dire, me semble-t-il, que, tout d’un coup, le temps se dilate pour donner au héros la possibilité de choisir.

Puis-je dire que, en tant que Français, je suis assez fier de cet imparfait « mystique », car je ne crois pas qu’il puisse être rendu fidèlement dans d’autres langues. Le cas le plus éblouissant que je connaisse de cet emploi se trouve dans le sonnet de Rimbaud Au Cabaret-Vert (mais il n’est pas interdit de penser que le jeune Arthur ait pu être inspiré lorsqu’il l’a écrit par sa récente lecture des Misérables, puisqu’il avait noté qu’il y avait bien « du vu » chez Hugo). Citons seulement le premier quatrain :

Depuis huit jours j’avais déchiré mes bottines

Aux cailloux des chemins. J’entrais à Charleroi.

— Au Cabaret-Vert. Je demandai des tartines

De beurre et du jambon qui fût à moitié froid.

Il me semble que l’invention la plus géniale dans ces quatre vers, c’est ce tiret qui nous jette brutalement à la face, et à celle de Rimbaud, l’enseigne du cabaret. Une voix venue d’une autre dimension nous parle. Et, comme par hasard, cette « rupture » (puisque c’est ce mot que semblent affectionner certaines grammaires) est amenée par l’imparfait j’entrais. Ironie de la situation : dans le premier vers, nous avons le portrait d’un révolté, d’un jeune homme qui entend prendre en main son propre destin ; mais il est très vite soumis à une force qui le dépasse, une espèce d’harmonie cosmique qui frise le ridicule (tout est peint en vert à l’intérieur du cabaret !), mais qui va produire en lui un apaisement inattendu et la découverte de ce qu’il faut bien appeler, faute de mieux, le bonheur. Il est dans la ville avant même de savoir qu’il y est. Le temps, ce grand assassin baudelairien, est, sinon vaincu, du moins arrêté… pour un temps (le poème se termine sur la vision d’un « rayon de soleil arriéré » — une illumination, en quelque sorte…), et Arthur Rimbaud entre immédiatement dans l’histoire de la littérature, puisqu’il a compris tout de suite qu’une grande œuvre littéraire réside forcément sur une contradiction. L’ado vengeur qu’il entend être se métamorphose en adulte ? Non, en petit bébé blotti dans la nature. (Même mouvement pour ce jambon qu’on attendrait tiède, donc plutôt à moitié chaud qu’à moitié froid.) C’est pour cela que je voue un culte à Rimbaud, tout en trouvant les rimbaldiens insupportables.

QUAND J’ENTENDS LE MOT "CULTURES", AU PLURIEL, JE TROUVE CET EMPLOI TRES SINGULIER.

22 septembre 2012

(L’intervention volubile sur RMC d’un auditeur fâché qu’on ait pu dire du mal des tauromachistes, dont il est, m’amène à reproduire ici un texte publié en 2008 sur le site http://www.boojum-mag.net, désormais intégré au site  Le Salon Littéraire — http://www.livre.expeert.com/fr. L’auditeur en question ne pouvait pas comprendre qu’on puisse être opposé aux courses de taureaux, puisqu’on est censé défendre la culture, et qu’elles constituent une culture, au même titre que la peinture. Je regrette vivement que ce monsieur ne voie pas qu’il existe en français une différence importante entre l’article défini la et l’article indéfini une.)

Je connais un Anglais qui vit en France depuis plusieurs décennies et qui parle français comme vous et moi. Enfin, pas tout à fait. Il m’expliquait que, si « intégré » qu’il soit, il avait toujours un sursaut quand il prenait l’avion et qu’on lui demandait, au comptoir d’enregistrement, s’il avait des bagages. Des bagages ? En anglais, on n’a pas des bagages, on a du bagage, ou, plus exactement, du luggage, ce terme n’ayant jamais de pluriel parce qu’il est vu comme désignant un indénombrable.

Je n’ai pas beaucoup de mal à comprendre l’incompréhension de cet Anglais : moi aussi je sursaute. Non pas quand on me demande si j’ai des bagages, mais quand je vois ou j’entends, comme c’est désormais le cas presque tous les jours, le mot culture employé au pluriel.

Mercredi 27 février : sortie du film de Dany Boon Bienvenue chez les Ch’tis. Un article de Pariscope nous explique qu’il s’agit d’un film sur la « rencontre de deux cultures ». Le même jour, le président du groupe des Jeunes Démocrates déclare sur FR3 qu’il faut « changer de culture ».

Il est dommage que ces zélés pluralistes n’aient pas écouté le Masque et la Plume trois semaines plus tôt. Ils auraient pu profiter d’une leçon de grammaire et d’humanité gracieusement offerte par Marjane Satrapi. A vrai dire, il était assez plan-plan, ce Masque. Certes, le suspense était insoutenable, puisqu’il s’agissait de l’émission où l’on allait révéler le titre du Film Inter choisi par les auditeurs, mais le soufflé retomba vite lorsqu’on découvrit que l’heureux élu n’était autre que Persépolis, autrement dit une œuvre qui, quelles que soient ses qualités — et Dieu sait si elles sont nombreuses —, semblait taillée sur mesure pour le public de Téléramasquélaplume. Pourtant, dans les dernières minutes de l’émission, il se passa quelque chose qui ne manqua pas d’intérêt. Marjane Satrapi et Vincent Paronnaud, le coréalisateur, évidemment invités pour la circonstance, faisaient depuis un bon quart d’heure l’agréable, mais inoffensif numéro de duettistes qu’ils ont eu le temps de rôder depuis le dernier Festival de Cannes lorsqu’un critique plein de bonnes intentions posa une question : Marjane n’était-elle pas surprise que son film, entièrement centré autour de son personnage d’Iranienne, puisse remporter un pareil succès international ? Marie-Jeanne répondit alors gentiment, mais fermement, qu’elle ne croyait pas au choc des cultures, qu’il y avait la culture, et que la manière dont elle avait pu travailler sans difficulté avec Vincent Paronnaud, qui avait au départ une formation totalement différente de la sienne, prouvait que cette idée de choc des cultures était absurde. La séparation n’était pas entre telle ou telle culture, mais, comme toujours, expliquait-elle, entre les cons et ceux qui le sont moins. Tous les spectateurs du Masque applaudirent frénétiquement., mais ne sont-ce pas les mêmes qui, d’habitude, sont prêts à condamner un film américain simplement parce qu’il est américain (sauf, évidemment, quand il est de Michael Moore) ?

Est-il donc si difficile de comprendre qu’on ne saurait parler de « rencontre de cultures », puisque la culture est précisément dans la rencontre ? Le Marseillais qui n’aime que Marseille ne saurait être cultivé, pas plus que le Lillois qui n’aimerait que Lille. La culture implique que l’on retourne les sillons, que l’on découvre autre chose, que l’on aille voir ailleurs.

Bien évidemment, il serait naïf de prétendre que tous les êtres qui peuplent notre planète pensent de la même manière : quiconque a jamais essayé de traduire sérieusement un texte littéraire sait bien qu’il y a assez souvent des fossés infranchissables d’une langue à une autre, et le dictionnaire dit bien que « chaque société a sa propre culture ». Mais a-t-on vraiment intérêt à multiplier, c’est-à-dire à fractionner les sociétés ? En fait, depuis quelque temps, une gigantesque imposture est en train de se mettre en place à travers ce pluriel du mot culture : il remplace élégamment un mot qui signifie tout son contraire — le mot préjugés. Car que veut-on dire, au juste, quand on nous parle, toutes les heures, sur BFM par exemple, de « culture d’entreprise », sinon que les employés d’une entreprise auraient un mal fou à s’adapter aux nouvelles « normes » s’ils étaient amenés à travailler un jour dans une entreprise différente ? Bref, le mot culture, derrière lequel ne devraient se regrouper que les citoyens du monde, est en train d’entrer subrepticement dans le domaine idéologique, alors que la culture a toujours eu pour mission d’être le saint Michel terrassant le dragon idéologie.

Sur les causes de cette douteuse évolution, on peut bien entendu s’interroger longuement, mais on pourra sans doute à bon droit accuser l’École, qui, malgré ses protestations humanistes, s’acharne à compartimenter les disciplines. Si, dans les classes préparatoires, les élèves avaient un peu plus que deux heures hebdomadaires en espagnol quand l’espagnol est Langue II ; si les lycéens n’avaient pas la possibilité, sous prétexte de caresser leur fibre littéraire, de ne plus faire de mathématiques (ou presque) après la seconde ; si l’on n’avait pas pratiquement supprimé toutes les notes de bas de page dans les petits classiques, et donc mis dans la tête des élèves qu’on leur demande d’étudier des textes incompréhensibles, étrangers à « leur » culture ; si l’on ne publiait pas des « guides de culture générale » donnant l’impression que la culture générale peut se mettre en fiches une bonne fois pour toutes — alors qu’elle ne saurait être qu’une version positive du tonneau des Danaïdes, « toujours à remplir » — et si l’on n’avait pas imposé dans les études (et dans les librairies) l’idée de rentabilité immédiate, nous n’en serions sans doute pas là. Quand la culture n’est pas simplement l’agriculture, il devrait n’y avoir aucune différence entre culture intensive et culture extensive.

"Le Magasin des suicides", de Patrice Leconte.

21 septembre 2012

Cinéma d’art et décès

Le nouveau Patrice Leconte est un Patrice Leconte nouveau dans la forme. Dans le fond, c’est moins sûr.

L’accroche publicitaire qui présente le Magasin des suicides comme le premier dessin animé de Patrice Leconte doit être nuancée. Certes, c’est le premier dessin animé de Leconte, mais celui-ci n’avait pas attendu le XXIe siècle pour s’intéresser au dessin tout court : avant de réaliser son premier long métrage, il avait fait ses premières armes dans Pilote, sous l’égide de Goscinny, et pour écrire son premier long métrage, les Vécés étaient fermés de l’intérieur, il s’était acoquiné avec Marcel Gotlib, qui lui aussi savait tenir un crayon.

Évidemment, c’est chicaner que rappeler cela, le fond de l’affaire étant que Leconte a toujours cherché à se renouveler, sautant allègrement d’un genre à l’autre, de superproductions « grand public » (les Spécialistes, Une Chance sur deux) à des œuvres plus discrètes et plus intimes (le Mari de la coiffeuse, Voir la mer), du film d’époque (Ridicule, la Veuve de Saint-Pierre) à des sujets très contemporains (Mon meilleur ami). Lui-même a souligné l’importance du choix du genre — il n’a accepté d’adapter le roman le Magasin des suicides qu’à partir du moment où il a été clair que ce serait sous la forme d’un dessin animé. On pourrait même aller plus loin : ce Magasin n’est pas seulement son premier dessin animé, c’est aussi sa première comédie musicale, puisque les protagonistes y poussent fréquemment la canzonetta. Cependant, cette variété constante, si indiscutable soit-elle, fait peut-être oublier l’essentiel, ce qui fait qu’un film (ou un roman, puisqu’il s’est aussi essayé à cette discipline) de Leconte est toujours un film de Leconte, à savoir l’obsession de celui-ci pour la décomposition et pour la désintégration, de temps en temps compensée par un timide happy end — mais si peu, vraiment… Poussé dans ses derniers retranchements, le très souriant Patrice avoue qu’à son avis, dans Une Chance sur deux, le père de Vanessa Paradis n’est ni Belmondo ni Delon, mais un troisième larron dont nous ne connaîtrons jamais l’identité ; malgré le soleil de Sardaigne, ses chansons italiennes et son sous-titre Amis pour la vie, le troisième épisode des Bronzés était profondément lugubre, puisque s’y révélaient, à la faveur des retrouvailles des héros, un certain nombre de trahisons mutuelles ; le protagoniste du roman Riva Bella était un alcoolique patenté… Inutile de continuer cette liste. Tout se résume sans doute à une phrase, repérée par des critiques anglo-saxons, et qui apparaît au moins dans deux films différents de Leconte : « la Vie est dégueulasse. »

D’une vie dégueulasse au thème du suicide (d’ailleurs déjà abordé directement ou indirectement dans des films tels que le Mari de la Coiffeuse ou le Parfum d’Yvonne), il n’y a évidemment qu’un pas, et il n’est pas sûr qu’il faille prendre les paroles du réalisateur pour argent comptant quand il répète à l’envi que le Magasin des suicides est une histoire fondamentalement gaie.

Ne nous attardons pas sur le roman original de Jean Teulé, à la syntaxe parfois approximative, mais, bien plus grave encore, d’un goût parfois douteux. Baptiser ses personnages Mishima ou Lucrèce en rapport avec le thème du suicide, pourquoi pas ? Ces figures sont entrées dans l’histoire. Mais quand Teulé situe Boulevard Bérégovoy son magasin d’accessoires en tout genre permettant aux déprimés de mettre fin à leurs jours et, encore mieux, se vante de cette excellente trouvaille dans le dossier-presse, on a envie de lui demander s’il a songé une seconde que la femme de Pierre Bérégovoy et sa fille étaient encore parmi nous et pourraient ne pas apprécier son humour. Mais c’est de l’humour noir ! Et alors ? A bien y réfléchir, tout humour est forcément un peu noir (puisque, comme l’on sait, sans qu’on sache vraiment de qui est la formule, l’humour est la politesse du désespoir), mais, en pareil cas, le jeu consiste à voir jusqu’où on peut aller trop loin, et il n’est pas sûr que Teulé ait compris que, passé les bornes, il y avait encore des limites.

L’adaptation de Leconte corrige en grande partie le mauvais esprit, ou l’inconséquence du roman original : si le fait de traiter de la mort dans un dessin animé n’est pas loin de constituer une véritable provocation, puisque — à quelques exceptions près, la plus célèbre étant celle des films d’animation réalisés ou supervisés par Tim Burton — les personnages de dessins animés se relèvent régulièrement indemnes après avoir été écrasés par un rouleau-compresseur ou être tombés dans de vertigineux précipices, l’élégance du dessin, le choix des couleurs — soutenues, mais non criardes —, et la modification de certains éléments de l’intrigue et en particulier d’un dénouement sinistre font que le pari d’une défense et illustration de la vie est en grande partie tenu.

En grande partie. Mais en partie seulement. Il y a d’abord cette fausse note initiale, sans doute inévitable, mais qui met sacrément mal à l’aise. Dans la ville touchée par la crise, il pleut des suicidés à tous les coins de rue, la méthode la plus simple pour mettre un terme à son existence consistant à se jeter du haut d’un immeuble. Ces images ne peuvent pas ne pas rappeler celles du 11 Septembre, et constituent comme une insulte à la mémoire des victimes : ce n’est pas parce qu’ils voulaient mourir que des Américains se jetèrent ce jour-là du haut des Twin Towers, c’est parce qu’ils voulaient vivre le plus longtemps possible, « voler » pendant quelques instants plutôt que d’être brûlés vifs au milieu des explosions. On pourra répondre à cela que plusieurs philosophes antiques avaient développé la thèse suivant laquelle un certain nombre de gens qui se suicident le font sans être poussés par une situation particulière et, paradoxalement, pour échapper à leur crainte de la mort, mais il eût alors fallu que le film suggère cela plus clairement. L’autre fausse note touche au retournement sur lequel est construite toute l’intrigue (et souligné dans la bande-annonce) : tout s’écroule dans la famille Tuvache, propriétaire de l’éponyme Magasin des Suicides, quand la mère met au monde un bambin qui — horreur ! — passe son temps à sourire et à voir la vie du bon côté. Ce petit traître casse le travail !

En réalité, ce fils indigne ne diffère pas fondamentalement de ses parents et ne s’oppose à eux qu’en surface. Pas plus que les fils ne s’opposent aux pères dans diverses comédies de Molière : certes, les premiers n’ont qu’un but — voler l’argent des seconds, ce qui n’est pas loin d’être un blasphème si l’on estime que la piété filiale est un devoir sacré. Il n’empêche que cette fourberie est due au fait que les uns et les autres ont exactement les mêmes valeurs. Si souriant soit-il, le petit nouveau de la famille Tuvache sourit sans doute beaucoup moins que ne sourient intérieurement, depuis le début, ses parents. Ceux-ci ne sont, après tout, que des profiteurs de guerre, et leurs affaires marchent d’autant mieux que le désespoir triomphe dans la ville. Cette ambiguïté n’est pas sans créer un certain malaise, et d’ailleurs la conversion des Tuvache à la vie (sous l’effet roboratif du dernier né, « le Magasin des suicides » va être remplacé par le restaurant « Aux Bons Vivants ») n’est pas vraiment complète, puisqu’un plan très bref nous montre le père fournissant à l’un des convives un flacon de poison qui a échappé à la destruction du vieux stock mortifère. En un mot, rose continue jusqu’au bout à rimer, comme dans l’une des chansons écrites par Leconte lui-même, avec morose — peut-on dire que la musique du film est d’ailleurs volontairement (?) répétitive, comme pour signaler que les choses ne progressent pas vraiment ? — et le moral, sinon la morale, en prend un sacré coup.[1]

Le Magasin des suicides est indubitablement un film doté d’une parfaite cohérence, mais il ne déborde vraiment pas d’optimisme. Quel est donc l’humoriste triste qui avait dit que le comble de l’ignorance était de penser que les Suicidés étaient les habitants de la Suisse ? Ignorance ou non, il y a un point commun entre notre magasin et la Suisse : dans l’un comme dans l’autre, la valeur la plus importante reste l’argent.

FAL


[1] Ce pessimisme de Leconte, consistant à penser qu’une guérison n’est jamais complète, se trouvait déjà dans le roman Riva Bella, où l’alcoolique repenti gardait quand même sur lui un petit flacon d’alcool, au cas où…, et rappelle le plan de Dr. Jerry et Mr. Love où l’on voit dépasser de la poche de Stella Stevens un flacon contenant l’élixir qui permet(tra ?) de métamorphoser Jerry en Buddy Love. Mais on peut penser aussi à la conclusion de Peau d’Ane de Perrault, dans laquelle il est précisé que le père, remarié et donc redevenu normal, garde quand même dans le cœur une « goutte » de la passion qui le poussait à vouloir épouser sa propre fille.

THE SHAPE OF THINGS TO COME ou DÉJÀ NAPOLÉON PERÇAIT SOUS BONAPARTE…

16 septembre 2012

De la rigidité pathologique de la syntaxe (et de l’âme ?) française

« Malum consilium est, quod mutari non potest. »

PUBLILIUS SYRIUS

 « Dès l’instant où il y a dogme

quelque part, on se plante. »

Michel ROCARD,

interview dans le Parisien du 9 sept. 2012.

 

Les Espagnols ne savent pas — ou ne veulent pas savoir — d’où ils viennent. Bien sûr, ils se débrouilleront d’une manière ou d’une autre pour dire ce que les Français disent quand ils disent « j’en viens » ou « j’en sors », mais il n’y a pas de mot en espagnol pour traduire cet adverbe en. Les Français, en revanche, savent toujours — ou croient toujours savoir — où ils vont. Ils ne cessent de prévoir et de planifier. Et si, comme on le dit, « gouverner, c’est prévoir », la France devrait être le pays le mieux gouverné du monde.

A ceci près que prévoir, c’est aussi prévoir que les choses pourraient ne pas se passer comme prévu, et cela est très difficile à faire admettre à des Français, qui veulent toujours que la pratique se soumette à la théorie. Quand Jacques Delors parla il y a quelques années de « Plan B », il fallut leur expliquer le sens de cette formule, alors qu’elle est d’une extrême banalité dans les pays anglo-saxons. En France, le Plan A est forcément le Plan tout court. Comment donc pourrait-il y avoir un Plan B ? L’histoire raconte que, lorsque Le Verrier eut prévu que sa planète apparaîtrait tel jour à telle heure dans tel coin du ciel, il ne prit même pas la peine de jeter un coup d’œil dans le télescope, tant il était sûr de son fait. On sait moins que, quelque temps plus tard, il prétendit avoir découvert, au terme de longs calculs, l’existence d’une autre planète. Cette fois-ci, il était effectivement inutile de regarder dans le télescope : il s’était trompé. Il n’y avait pas d’autre planète.

Suivent ici cinq exemples directement ou indirectement empruntés à la langue française et qui montrent à quel point les Français sont prisonniers de leur vision préétablie de l’avenir et comment leur goût pour la prévision peut paradoxalement déboucher sur le plus étroit des conservatismes.

UP WITH WHICH I WILL NOT PUT <> Le nombre de gens dans la bouche desquels j’entends des phrases du type : « Vous prendrez ce que vous aurez besoin » me surprend et m’effraie. Car ces fins linguistes ne sont pas tous incultes : j’entends parler ainsi des professeurs de médecine, et il m’est difficile de penser qu’ils ne soient pas au moins confusément conscients de leur erreur. Je ne crois donc pas qu’ils pèchent par ignorance ; je crois plutôt qu’ils se rendent compte assez vite qu’ils se sont égarés, mais qu’ils doivent continuer comme on doit continuer quand on se rend compte qu’on s’est engagé dans une mauvaise bretelle d’autoroute. Au départ, ils doivent concevoir une phrase du type : « Vous prendrez ce que vous voudrez. » En cours de route, ils éprouvent le besoin d’infléchir leur pensée (« Vous prendrez ce dont vous aurez besoin »), mais il est déjà trop tard pour remplacer le que par dont et ils accouchent finalement de ce monstre incohérent. En anglais, en revanche, la question ne se pose pas, dans la mesure où on peut rectifier le tir jusqu’à la dernière minute : un même socle, « l’homme que je parle… », permet d’ériger plusieurs statues : « l’homme que je parle à », « l’homme que je parle avec », « l’homme que je parle au sujet de » — autrement dit « l’homme à qui, l’homme avec qui, l’homme à propos de qui je parle ». Churchill, homme d’État pragmatique comme un Anglais peut l’être, ne supportait pas que sa secrétaire récrivît ses phrases « à la française ». If you ask me, he was right.

 

ESPÈCE SONNANT ET TRÉBUCHANT <> Paresse estivale peut-être ? Dans l’une de ses chroniques du Figaro, Luc Ferry délaisse la philosophie pour la linguistique. A priori, ce n’est pas une reconversion spectaculaire, puisque, comme l’a dit Socrate, la vérité est dans les mots, mais encore faudrait-il observer la même rigueur dans les deux disciplines. Or donc, dans plusieurs paragraphes, Ferry s’insurge contre l’expression « un espèce de », ce qui, on l’avouera, n’est guère original, et il ajoute qu’on se demande bien pourquoi cette faute est si répandue. Mais justement, il ne se le demande pas.

            Tout le monde sait bien que le mot espèce est féminin en français. Avez-vous jamais entendu qui que ce soit dire « l’espèce humain » ? Donc, c’est la tournure même « une espèce de » qui semble être à l’origine de cette mutation de genre qui fait qu’elle « s’accordera » avec le nom qu’elle accompagne : « une espèce de voiture de course », « un espèce de bonhomme »… Mais pourquoi cet accord a priori gratuit ? Eh bien, à cause de ce qui va suivre cette expression. Imaginons que je voie dans la rue un homme qui m’évoque un déménageur et qu’il m’impressionne. Je peux dire très simplement : « J’ai croisé dans la rue un homme qui ressemblait à un déménageur. Il m’a fait peur. » Mais si j’emploie pour la première partie de cette déclaration la tournure « une espèce de », je devrais avoir comme formulation totale : « J’ai croisé dans la rue une espèce de déménageur. Elle m’a fait peur. » Inutile d’insister sur le ridicule de la chose, mais c’est pourtant ici la seule façon correcte de parler, puisque le masculin déménageur n’a que la fonction de complément du nom féminin espèce. Si l’on veut être strict, il faut l’être jusqu’au bout.

Pressentant le danger et pensant, à juste titre, qu’on n’est jamais trop prudent, le locuteur moyen « se couvre » en uniformisant préalablement le genre de toute l’expression. Mais cette sagesse, cette prudentia, cette pro-videntia lui vaut le peloton d’exécution. Au féminin tu as commencé, au féminin tu dois demeurer. Bref, si l’on observe les principes purs et durs de la syntaxe française, on se retrouve dans une impasse.

Le plus triste dans cette histoire est de voir à quel point Luc Ferry a la mémoire courte. L’article en question commençait par un hommage rendu à l’un de ses anciens professeurs de latin et de grec. On imagine que c’était un bon professeur. Et donc, il n’a pas pu ne pas expliquer à ses élèves que le latin dit et doit dire « cette crapule a été exécuté » ou « cette crapule a été exécutée » selon qu’il s’agit d’un homme ou d’une femme. Il n’est  pas interdit de préférer ce genre d’accord, cette syllepse de sens : après tout, une langue n’est qu’un outil et les choses se gâtent quand l’outil devient un empêchement.

INTERMÈDE PRATIQUE <> Je ne sais pas du tout comment se passe aujourd’hui l’agrégation d’Espagnol et préfère ne pas le savoir, tant je craindrais d’être déçu, mais voici comment était organisée il y a vingt ans l’épreuve orale de latin. Peut-être influencés par leurs principes grammaticaux et leur désir de vertu, les jurys de cette épreuve entendaient que tous les candidats passant un jour donné fussent jugés sur les mêmes critères. A tous les candidats d’une même journée on donnait donc le même texte latin à traduire et à commenter. Mais cela impliquait que l’on empêchât un candidat qui avait passé son épreuve de communiquer avec un candidat qui ne l’avait pas encore passée. On faisait donc venir tout le monde dès l’aurore, et l’on enfermait tout le monde dans une même salle, en stand-by. Moyennant quoi, au nom de la justice, certains candidats passaient leur épreuve dès leur arrivée et d’autres devaient ronger leur frein plusieurs heures durant avant d’attaquer. L’idée que ceux-ci puissent être moins frais que ceux-là ne semble pas avoir jamais traversé le cerveau des jurys.

ADN <> Inutile de multiplier ici les exemples. Prenez au hasard, je dis bien : au hasard, n’importe quelle biographie ou autobiographie, vous trouverez la faute dans toutes les pages. La faute ? Une intromission très incongrue du futur dans un contexte passé. Prenons donc au hasard ces mémoires de Jean-Pierre Raffarin qui traînent sur notre bureau (oui, l’ouvrage m’a été offert par un libraire d’occasion) et ouvrons-les au hasard. Nous tombons sur le chapitre dans lequel il évoque la figure de François Copé (pp. 327-329) : « Nos relations auraient pu être compliquées. Elles seront excellentes. »  Pourquoi Raffarin ne dit-il pas, tout simplement : « Elles furent excellentes » ? (Si l’on avait d’ailleurs à traduire ce passage en anglais, il serait aberrant de rendre seront par will be, parfaitement incompréhensible dans ce contexte.) Admettons qu’ici cette rupture dans le système temporel vise à souligner la contradiction entre ce que l’on croyait devoir être et ce qui vraiment fut, de la même manière que celle que nous rencontrons dans un article du FigMag sur Rousseau, où l’on nous explique que « l’auteur de l’Émile eut plusieurs enfants, qu’il ne reconnaîtra pas ». Mais comme de tels déraillements se trouvent désormais partout et n’importe où — certaines notules biographiques, nécrologiques même, sont désormais intégralement rédigées au futur —, il convient de s’interroger sur cette invasion du futur. Première raison, mauvaise et honteuse, mais d’ordre très pratique : pour certains verbes un peu compliqués, ce futur est plus accessible, dans la mémoire des mortels, que le passé simple. Furent n’est pas bien méchant, mais vivront est moins difficile à retrouver que vécurent. Au-delà de cette raison technique, il y a, entre les lignes, cette idée sinistre que, dès la naissance d’un individu, tout est déjà écrit. Il sera élève de Polytechnique, il rencontrera sa femme à l’occasion de telle manifestation, il mourra sur tel champ de bataille. Bref, le destin de chaque individu serait déjà écrit. Rien, à vrai dire, n’empêche de concevoir un pareil déterminisme, mais l’Histoire ne saurait se confondre avec l’horoscope. Si cette discipline est drôle et intéressante, c’est parce qu’elle travaille sur un ensemble de causalités aux coutures un peu floues : tout est en place, le 13 juillet 1789, pour que se passe ce qui s’est passé le 14 juillet, mais ce n’est pas parce que tout est en place pour que que tout se passera forcément ainsi. La prise de la Bastille n’est d’ailleurs que le résultat d’un malentendu, le bruit ayant couru à travers la foule qu’une jambe cassée en fait par accident avait été cassée volontairement. On n’est jamais à l’abri d’un grain de sable. D’ailleurs, on peut introduire soi-même un grain de sable dans la mécanique de l’Histoire. Ce petit grain, grain de folie, se nomme tout simplement liberté.

LE BONHEUR EST DANS LE PRÈS <> La campagne publicitaire de Madagascar 3 est aussi laide que celle des deux premiers films, et c’est normal, mais elle a ceci de plus qu’elle ajoute à la laideur de son graphisme une pesante faute de français. Sur l’une des affiches apparaît en effet l’accroche suivante : « Ils ne sont pas prêts d’arriver ». La bonne forme, bien sûr, devrait être : « Ils ne sont pas près d’arriver ». Soyons francs : à l’époque de Molière, et dans l’œuvre de Molière lui-même, on ne distinguait pas la nuance — bien plus qu’une nuance, à vrai dire — entre entre près de et prêt à, entre imminence et décision, et il faut reconnaître que, sans information complémentaire, on ne saura jamais si morituri signifie « ceux qui sont condamnés à mourir » ou « ceux qui sont résolus à mourir ». Mais justement, l’un des progrès de l’humanité, le progrès de l’humanité consiste à prendre son destin, ou tout au moins une partie de celui-ci, en main, et à distinguer entre un futur subi et un futur agi. Or voilà que s’exprime, à travers la résurgence de cette confusion, un fatalisme affligeant. Que voulez-vous ? C’est la crise.

Che sera sera.


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